Expédition 2016-2017

Parcours de l'Expédition OceanoScientific 2016-2017

Jeudi 6 juillet 2017

Expédition 2016-2017

Communiqué de presse

Maison des Océans

Les données collectées durant l’Expédition OceanoScientific

ont été remises aux scientifiques lundi 3 juillet à la Maison des Océans 

Après avoir bouclé le 2 juin dernier au Yacht Club de Monaco son tour du monde en solitaire au terme de 152 jours de navigation de Monaco à Monaco, Yvan Griboval a remis aux scientifiques, lundi 3 juillet dans la bibliothèque de la Maison des Océans - l’antenne parisienne de l’Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco - les données océanographiques et les échantillons d’eau de mer collectés durant les soixante jours de la première campagne jamais réalisée à l'interface océan - atmosphère à la voile dans le Courant Circumpolaire Antarctique sous les trois caps : Bonne-Espérance (Afrique du Sud), Leeuwin (Australie) et Horn (Chili). Cette expédition à vocation scientifique a été menée à bord de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo", voilier monocoque de performance de 16 mètres (52,5 pieds), sans aucun rejet de CO2 ni déchet, sous les couleurs du Yacht Club de Monaco.

De gauche à droite : Geneviève Chabot et Fabrice Messal (Mercator Océan), Laurence Eymard (OSU Ecce Terra - CNRS), Olivier Piquet (Lise Charmel), Patrick Farcy (Ifremer), Yvan Griboval (OceanoScientific), Robert Calcagno (Institut océanographique), Gilles Reverdin (LOCEAN - CNRS), Thierry Reynaud (Ifremer), Cécile d’Estais (OceanoScientific), sous la photo représentant Albert 1er, Prince de Monaco. Photo Mathieu Kandaroun - Institut océanographique

Robert Calcagno, Directeur de l’Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco, a présidé cette cérémonie de transmission du fruit de l’Expédition OceanoScientific. "En tant que Directeur général de l’Institut océanographique, j’ai été honoré de pouvoir suivre et accompagner la mission de l’OceanoScientific Explorer réalisée en solitaire par Yvan Griboval. Ce projet, comme les valeurs qu’il porte, sont en totale harmonie avec l’idéal humaniste et scientifique qu’a insufflé le Prince Albert Ier de Monaco en fondant l’Institut océanographique au début du XXe Siècle  et que nous poursuivons encore aujourd’hui : approfondir et faire rayonner les connaissances scientifiques au bénéfice de notre société.

 

Cette cérémonie de remise des échantillons prélevés par Yvan Griboval dans l’Océan Austral à la Maison des Océans, sous le portrait d’Albert Ier, a rendu la symbolique de cet instant particulièrement forte. Je suis convaincu que l’action d’Yvan comptera pour les générations futures, car apporter une meilleure connaissance des océans en impliquant les jeunes générations laissera des traces !

 

L’Institut océanographique a choisi de soutenir le Programme OceanoScientific en accord avec la volonté de S.A.S. le Prince Albert II de Monaco de fédérer et de rassembler les initiatives qui permettent de toujours mieux faire connaître, aimer et protéger les océans. Dans le sillage du Prince, l’Institut océanographique se place en position de médiateur pour faire rayonner les projets qui sont porteurs de sens pour l’homme et de connaissances en faveur des océans. Incontestablement, OceanoScientific en fait partie".

 

Mathieu Belbéoch, Directeur JCOMMOPS (Commission océanographique  intergouvernementale de l'UNESCO, Organisation météorologique mondiale) a insisté sur l’importance des initiatives privées pour collecter des données dans des zones maritimes peu ou pas explorées, ainsi que pour y déployer des flotteurs scientifiques (Argo), comme Yvan Griboval est allé le faire avec succès à la voile par 50° Sud dans l’Océan Indien.

 

"La mise en œuvre d’un système d’observation durable et réparti de façon équilibrée dans l’Océan Austral est un véritable défi pour la communauté scientifique. Les campagnes de recherche et les occasions de déployer des instruments autonomes ou de recueillir des données à partir de navires bénévoles sont rares dans l’Hémisphère Sud.

L’engagement du Programme OceanoScientific nous permettra de combler bien des lacunes dans des domaines de la plus haute importance pour la recherche climatique. La Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO (COI-UNESCO) est heureuse de coordonner ces opérations, en particulier au travers de son centre opérationnel basé à Brest : JCOMMOPS.

 

Ce type de collaboration ambitieuse entre des océanographes et des skippers est un pas de plus vers l’optimisation et la modernisation des éléments du système mondial d’observation des océans. Un grand merci à Yvan Griboval qui a bravé les Quarantièmes pour la science !"

 

Avant de remettre les données et échantillons aux représentants de l’Ifremer et du CNRS, Yvan Griboval a insisté sur le fait que "cette campagne océanographique est dédiée à la mémoire de Fabienne Gaillard (Ifremer), décédée le 25 mars dernier au terme d’une longue maladie, la veille de mon passage du Cap Horn. Fabienne Gaillard a en effet été le précieux guide scientifique du Programme OceanoScientific dès son origine, à l’automne 2006 et nous l’emmènerons toujours avec nous lors de nos prochaines expéditions".

 

Représentant la Direction générale et la Direction scientifique de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) dont il est Directeur-adjoint, Patrick Farcy a rappelé : "L'Océan Austral où a navigué l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" absorbe une grande quantité de carbone anthropique (généré par l'homme) sous forme de CO2. Il est important de savoir si cette pompe fonctionne bien ou si elle a des ratés comme au cours des années 90.

 

Pour connaître cet état de santé de l'Océan Austral, on utilise des satellites qui donnent des informations de surface sur la température, la salinité et le CO2. Néanmoins, il est absolument nécessaire de combiner de manière régulière ces données satellite avec des données terrain (in-situ) pour calibrer ces instruments et valider les mesures effectuées. La mesure in-situ par des navires équipés de systèmes de mesures précis et fiables, comme l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo", est donc indispensable et doit être réalisée de manière régulière afin de constituer une base de données permettant de comprendre et de suivre les caractéristiques de cet océan soumis au changement climatique".

 

Thierry Reynaud, ingénieur de recherche Ifremer du Laboratoire d'Océanographie Physique et Spatiale (LOPS), va désormais exploiter les données collectées par Yvan Griboval et les échantillons recueillis soixante jours durant. Il a précisé : "Cette campagne nous permet d’obtenir des mesures précises de la température et de la salinité en surface dans des régions peu visitées. Les données transmises toutes les heures autour de l’Antarctique avant tout traitement sont déjà prometteuses. Ces mesures seront utiles à notre communauté, en particulier à nos collègues qui travaillent sur les mesures satellitaires".

 

La présence de Laurence Eymard à la Maison des Océans a établi un lien avec la naissance du Programme OceanoScientific. En effet, Laurence Eymard avait accueilli la réunion fondatrice de cette initiative, le 14 novembre 2006 dans la salle de réunion du Laboratoire d'Océanographie et du Climat : Expérimentations et Approches Numériques (LOCEAN) qu’elle dirigeait alors. Cette unité mixte de recherche en partenariat avec l’Université Pierre et Marie Curie (UPMC), le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) et le Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN) a guidé le développement du Programme OceanoScientific en étroite liaison avec l’Ifremer et coordonne aussi l’aspect scientifique des expéditions.

Directrice de recherche au CNRS, Laurence Eymard aujourd’hui directrice de l’Observatoire des Sciences de l’Univers (OSU) Ecce Terra, une structure CNRS / INSU - UPMC ayant la responsabilité des services d’observation nationaux du milieu terrestre et de l’espace, explique : "Observer le milieu naturel (océan et atmosphère) est impératif pour comprendre son fonctionnement et pour prévoir son évolution, à court terme (météo, océanographie) et à long terme (climat).

 

Cette  région de l’océan sud est très peu couverte par des mesures in situ : quelques flotteurs dérivants pour l’océan, les satellites pour l’atmosphère. De plus, la très basse atmosphère est une zone difficile - voire impossible - à atteindre par satellite. Or, les échanges entre l’Océan et l’Atmosphère ainsi que le fonctionnement combiné des deux milieux régissent les variations saisonnières et interannuelles, donc le climat de cette région sud de l’Hémisphère Sud.

 

Par ailleurs, il y a beaucoup d’interrogations sur l’évolution climatique dans ces zones océaniques qui abritent de surcroît une faune particulière. Des campagnes de mesures ont été organisées ces dernières années, mais elles n’ont ni la répétitivité, ni la couverture spatiale requise pour permettre un suivi des variables clé de l’interface océan-atmosphère. Une logique d’observatoire, avec revisite régulière, permettrait de compléter les travaux menés dans les campagnes tout en fournissant les données nécessaires au suivi de l’interface océan - atmosphère autour du continent Antarctique".

 

Gilles Reverdin, Directeur de recherche CNRS au LOCEAN / Sorbonne Universités et Directeur scientifique de Coriolis, va analyser une partie des échantillons recueillis par le navigateur - explorateur. Il précisait ainsi : "L'Océan Austral, de même que l'Océan Arctique, sont parmi les régions où l'on attend la plus forte réponse au changement climatique, tant en termes de propriétés physiques (température et salinité T/S), de circulation océanique (courant circumpolaire, ou encore ventilation des océans), que de capacité à séquestrer le dioxyde de carbone ou à produire de la biomasse planctonique.

 

C'est aussi une région à très forte variabilité océanique, tant aux méso-échelles des tourbillons océaniques qu'aux grandes échelles. Son échantillonnage requiert donc des suivis réguliers et répétés. Des expéditions telles celle que celle d’OceanoScientific fournissent donc un socle sur lequel asseoir ces suivis permettant de mieux appréhender ces questions. Leur intérêt premier relève dans la mesure simultanée de plusieurs paramètres océaniques de surface, dans des conditions météorologiques correctement appréhendées".

 

Plus généralement, Nicolas Metzl, Directeur de recherche CNRS au LOCEAN / Sorbonne Universités, insistait sur l’aspect "mare incognita" et sentinelle du Climat de l’Océan Austral : "L’Océan, par sa capacité à absorber chaque année environ 25 à 30% des émissions anthropiques de CO2 et plus de 90% de la chaleur en excès, joue un rôle crucial pour réguler la perturbation climatique. Sans ce puits de carbone océanique, la concentration de CO2 dans l’atmosphère serait beaucoup plus élevée qu’aujourd’hui, conduisant à un changement climatique plus prononcé.

 

L’Océan Austral, au sud des Quarantièmes Rugissants où est allé naviguer Yvan Griboval, est reconnu pour absorber une grande partie du CO2 anthropique. Cela est dû à la fois à des mécanismes physiques et hydrodynamiques (eaux froides plus solubles, formations depuis la surface de masses d’eau profondes et de fond circumpolaires) et à des mécanismes biologiques (production phytoplanctonique, export sédimentaire). On parle ici de "pompes" de carbone physique et biologique.

A partir des observations menées depuis les années 1990, on estime que l’Océan Austral représente à lui seul 40% de la pompe de carbone océanique globale, accompagné de variabilités interannuelles à décennales que l’on commence à peine à identifier et à expliquer (changement de régime des vents par exemple). En particulier, il a récemment été démontré que depuis les années 2000, le puits de carbone s’est intensifié dans l’Océan Austral.

 

De plus, à l’avenir, d’ici la fin du XXIe Siècle et malgré les incertitudes numériques pour simuler les processus océaniques, les modèles de climat suggèrent que l’Océan Austral serait le seul capable, à long-terme, à maintenir une pompe de carbone efficace pour réduire l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère.

 

Si cela se confirme par des observations - qu’il faut donc poursuivre et densifier ! - c’est une bonne nouvelle pour le Climat. Mais il y a une contrepartie. L’accumulation de CO2 anthropique dans l’océan conduit au phénomène d’acidification, qui serait sensiblement plus rapide dans les eaux froides, avec des conséquences encore mal connues sur les écosystèmes marins et sur la chaîne alimentaire, peut-être plus vulnérables dans les eaux antarctiques.

 

Pour ces raisons et pour suivre d’année en année le fonctionnement de la pompe océanique de carbone et l’acidification associée, il est urgent d’observer régulièrement, et si possible en toutes saisons, été comme hiver, les propriétés physico-chimiques (CO2, pH) et biologiques dans l’Océan Austral afin de mieux appréhender le changement climatique et ses conséquences sur les écosystèmes marins vulnérables.

 

Les nouvelles observations in-situ, encore rares dans cet océan éloigné de sources de pollutions locales et que l’on peut qualifier de "Sentinelle du Climat", permettront aussi, une fois synthétisées - par exemple grâce à la base de données internationale SOCAT - de mieux qualifier les modèles de climat et ainsi réduire les incertitudes quant aux projections futures. La multiplication des expéditions OceanoScientific estivales (décembre-février), mais également hivernales (juin-août), serait un précieux atout pour renforcer nos connaissances en ce domaine…"

 

Pierre-Yves Le Traon, Directeur Scientifique à Mercator Océan (Centre français d'analyse et de prévision océanique) rappelle que  "Malgré les avancées des dernières décennies,  l’océan et, en particulier, les mers du sud restent insuffisamment observées.  De nouvelles observations régulières et répétées telles que proposées par le Programme OceanoScientific sont et seront d’une grande utilité pour valider les modèles d’analyse et de prévision océanique, produits et diffusés à plus de 10 000 utilisateurs dans le monde par Mercator Océan et le Copernicus Marine Service et permettre ainsi de mieux répondre aux enjeux majeurs de gestion durable des océans." 

 

Olivier Piquet, Directeur général de la société Lise Charmel, un des principaux mécènes qui ont permis la réalisation de cette expédition inédite, rappelait : "Il est important que le secteur privé soutienne efficacement des initiatives à l’image de celle de l’association OceanoScientific pour accélérer la recherche en matière de changement climatique. En ces temps de stagnation ou de diminution des ressources des instituts d’Etat, il faut aider les scientifiques à renforcer leurs connaissances relatives aux évolutions du climat afin de permettre à nos gouvernants de prendre les décisions stratégiques qui assureront l’avenir de nos enfants. L’incitation fiscale offerte aux particuliers comme aux entreprises pour cela est un réel atout qu’il faut exploiter à bon escient pour cette juste cause".

Enfin, Cécile d’Estais, Déléguée générale de l’association OceanoScientific a précisé : "Au delà des aspects scientifiques, cette expédition inédite a été l’occasion de sensibiliser le plus large public et notamment les enfants de 7-10 ans à la préservation de l’Océan grâce à la publication de newsletters hebdomadaires rédigées par Yvan Griboval à bord de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo". Ce dialogue constant avec les enfants, pour témoigner de la vie dans le Grand Sud et dans le but de les sensibiliser ainsi aux effets du changement climatique sur l’Océan, est une priorité de l’association philanthropique d’intérêt général OceanoScientific. Espérons que cette expédition aura suscité des vocations de défenseurs de l’Océan auprès de ce jeune public particulièrement attentif !"

 

Cette expédition océanographique organisée par l’association philanthropique d'intérêt général OceanoScientific a été soutenue et encadrée par l’Ifremer, Météo-France et le CNRS. Elle a été patronnée par la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO (COI-UNESCO) avec le concours du JCOMMOPS et de Mercator Océan. Elle a été soutenue par le Yacht Club de Monaco dont Yvan Griboval et Boogaloo ont porté les couleurs ; par l’Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco ; par la Fondation Prince Albert II de Monaco ; par le Centre Scientifique de Monaco.

Liens :

https://www.oceanoscientific.org

http://www.institut-ocean.org

http://www.jcommops.org

http://www.unesco.org

https://wwz.ifremer.fr

http://www.ecceterra.upmc.fr

https://www.locean-ipsl.upmc.fr

http://www.socat.info

https://www.mercator-ocean.fr
http://marine.copernicus.eu

http://www.lisecharmel.com

 

https://www.yacht-club-monaco.mc

http://www.fpa2.org

http://www.centrescientifique.mc

Vendredi 2 juin 2017

Expédition 2016-2017

Communiqué de presse

Yacht Club de Monaco

Yvan Griboval conclut à Monaco
le tour du monde de son Expédition OceanoScientific

Vendredi 2 juin à 10h00, S.A.S. le Prince Souverain Albert II de Monaco a tendu les amarres à Yvan Griboval lorsque le navigateur est arrivé au ponton d’honneur du Yacht Club de Monaco au terme de 152 jours d’un tour du monde en solitaire autour de l’Antarctique, sur une distance totale de 35 230 milles nautiques, soit 65 246 kilomètres. Parti le 17 novembre dernier de ce même ponton, à bord de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" (voilier monocoque de performance de 16 mètres / 52,5 pieds), le navigateur - explorateur a tenu à revenir à son point de départ. Cette circumnavigation s’inscrit dans la tradition des grandes expéditions au départ du Yacht Club de Monaco, dont il porte les couleurs.

S.A.S. le Prince Souverain Albert II de Monaco entouré, de gauche à droite : Pierre Casiraghi, Vice-Président du Yacht Club de Monaco ; Bernard d'Alessandri, Secrétaire Général du Yacht Club de Monaco ; le navigateur - explorateur Yvan Griboval, ses enfants, Léa, Quentin et Malo et son épouse Cécile d'Estais-Griboval. Photo Eric Mathon - Palais Princier.

Yvan Griboval est arrivé en Principauté après avoir réussi la première campagne jamais réalisée de collecte de données océanographiques à l'interface océan - atmosphère à la voile dans le Courant Circumpolaire Antarctique sous les trois grands caps : Bonne-Espérance (Afrique du Sud), Leeuwin (Australie) et Horn (Chili), sans aucun rejet de CO2 ni déchet, au gré de soixante jours de navigation en solo dans les Quarantièmes Rugissants et les Cinquantièmes Hurlants.

 

La centaine d’écoliers monégasques qui a suivi l’intégralité de l’expédition a accueilli le navigateur-explorateur, très ému de cet accueil et de ses retrouvailles avec sa famille. Aux côtés du Prince Albert II, Pierre Casiraghi, Vice-Président du Yacht Club de Monaco, Son Excellence M. Bernard Fautrier, Vice-président et Administrateur délégué de la Fondation Prince Albert II de Monaco, Robert Calcagno, Directeur de l’Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco, Professeur Patrick Rampal, Président du Centre Scientifique de Monaco, mais aussi la navigatrice Catherine Chabaud, Déléguée à la mer et au littoral, représentant le Ministre d’Etat Nicolas Hulot, étaient notamment présents sur le ponton.

 

Désormais, les données collectées et les échantillons recueillis sous le 40e parallèle Sud, dans des zones maritimes peu ou pas explorées à l’interface Air - Mer, vont être exploités par les scientifiques (Ifremer, CNRS, Météo-France, etc.). Ils produiront leurs résultats dans plusieurs mois, qui feront l’objet d’une publication scientifique internationale.

 

"La longue navigation d’Yvan Griboval, aux objectifs scientifiques importants, est un exemple de ce que peut faire une volonté tenace, lorsqu’elle s’emploie à poursuivre un bien commun. Nous aurons besoin de toutes les énergies et de toutes les bonnes volontés pour sauver les océans. Celles des hommes d’action et des passionnés comme Yvan, dont les initiatives et la liberté sont pour tous de précieux adjuvants. Celles des scientifiques, dont vous savez comme moi l’importance. Celles des responsables du monde entier, que je m’attache à convaincre, inlassablement mais malheureusement pas toujours avec succès, et que je vais retrouver dès la semaine prochaine à l’ONU pour parler de l’Objectif de Développement Durable n°14, consacré aux océans. Du fond du cœur, bravo et surtout merci pour les océans", a déclaré S.A.S. le Prince Albert II.

 

"Quel bonheur aujourd'hui pour l'Institut océanographique, qui soutient ce projet depuis longtemps, de voir Yvan revenir en Principauté de Monaco, en bonne santé et sa mission accomplie. C'est une personne de grande qualité, dont l'engagement pour la mer est fort. Au-delà du défi humain, c'est une aventure scientifique dont j'attends avec impatience tous les résultats qui seront remis officiellement aux organismes scientifiques le 3 juillet prochain à la Maison des Océans à Paris. Yvan est un médiateur hors-pair qui sait parfaitement trouver les mots pour porter un message commun, pour sensibiliser, notamment auprès des jeunes générations. L'arrivée aujourd'hui de l'OceanoScientific Explorer "Boogaloo" fait écho - dans une proportion toute différente mais avec la même ferveur pour connaître et faire savoir - au départ du Yersin le 27 juillet prochain dans le cadre des Explorations de Monaco impulsées par S.A.S. le Prince Albert II de Monaco. L'ensemble de ces initiatives renforce encore l’implication de la Principauté sur les questions liées à l'océan, à la veille de The Ocean Conference aux Nations Unies la semaine prochaine." Robert Calcagno, Directeur de l’Institut océanographique.

 

Quant à Yvan Griboval, pas question de faire un break pour faciliter son retour parmi les terriens. Dès la semaine prochaine il va enchaîner des rendez-vous programmés de longue date pour préparer et mettre en œuvre la prochaine Expédition OceanoScientific, fort de l’extraordinaire expérience acquise ces derniers mois dans le Grand Sud.

 

Yvan Griboval va également entamer une longue croisade en vue d’obtenir la protection définitive du Grand Sud, hors les eaux territoriales, notamment en apportant son énergie et son total engagement au Prince Albert II, comme il l’a confirmé lors de son discours d’arrivée : "J’arrive à terre avec la ferme intention de me battre jusqu’à mon dernier jour pour que cet espace maritime entre le 40e et le 60e parallèle Sud soit sanctuarisé à tout jamais. Je me mets donc à Votre service pour cela, Monseigneur, car Vous êtes Le seul Chef d’Etat en situation de mener à bien cet immense défi pour nos enfants. Il nous faut Vous aider. Il nous faut lever une armée de millions de bonnes volontés à travers le Monde pour relayer Vos convictions et Vos efforts pour protéger notre Océan. L’objectif est d’obtenir la ratification par les plus grandes puissances mondiales de ce que je dénomme le "Protocole de Monaco" qui rendra cette protection irréversible au profit des générations futures."

 

Cette expédition organisée par l’association philanthropique d'intérêt général OceanoScientific est soutenue et encadrée par l’Ifremer, Météo-France et le CNRS. Elle est patronnée par la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO (COI-UNESCO) avec le concours du JCOMMOPS et de Mercator Océan. Elle est soutenue par le Yacht Club de Monaco dont Yvan Griboval et Boogaloo portent les couleurs ; par l’Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco ; par la Fondation Prince Albert II de Monaco ; par le Centre Scientifique de Monaco.

L'OceanoScientific Explorer "Boogaloo" amarré au ponton d'honneur du Yacht Club de Monaco à l'arrivée du tour du monde en solitaire du navigateur - explorateur Yvan Griboval.
Photo Eric Mathon - Palais Princier.

Vendredi 26 mai 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #27

37°33' Nord - 00°57' Ouest

Qui suis-je devenu ?...

Dans une semaine* les trois lettres du mots FIN se perdront dans un dernier regard embué vers l’horizon d’où je viens. Ce vendredi 2 juin vers 10h00, j’accosterai avec l'OceanoScientific Explorer "Boogaloo" au ponton d’honneur du Yacht Club de Monaco avec émotion - que je tenterai tant bien que mal de contenir. Au grand bonheur de retrouver ceux que j’aime et tous ceux qui on tant fait avec bienveillance pour que cette Expédition OceanoScientific 2016 - 2017 soit un succès, se mêlera l’immense tristesse de quitter l’Océan, de débarquer, d’abandonner mon compagnon d’aventure. Un déchirement. Sentiments contradictoires à fort pouvoir émotif, je ne sais pas comment je vais réagir. J’appréhende plus cette arrivée que je ne redoutais le départ, le 17 novembre dernier. J’étais alors dans le stress de celui qui doit tenir ses engagements : réussir à boucler un tour du monde en solo, d’une part et mener à bien une mission océanographique innovante, d’autre part. J’avais un avenir. Je rentre au port avec la fierté de l’ouvrier qui a accompli son travail, qui a atteint ses objectifs sans faillir. J’ai un passé. Entre le 17 novembre et le 2 juin j’ai vécu l’intensité d’un corps à cœur avec l’Océan. Je ne suis définitivement plus le même. Il n’est pas anodin, ni sans conséquences de vivre ainsi un tête-à-tête en harmonie avec l’Océan pendant 152 jours. Devenu citoyen du Grand Sud, comment vais-je gérer ce retour à terre au-delà de l’effervescence des retrouvailles ? Suis-je encore "terrien-compatible" ? Qui suis-je devenu en fait ?... 

Forte brise, trois ris dans la grand-voile, minuscule tourmentin "foc tempête" et grand soleil : nous étions en avant d’une énième dépression du Grand Sud. Il reste quelques images comme celle-ci et des souvenirs. Plein de souvenirs d’une navigation d’exception en parfaite harmonie avec ce qui est peut-être le dernier espace authentique de liberté de notre planète. Une zone maritime à sanctuariser d’urgence !

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

J’écris* ce texte à Cartagena (Espagne) où nous faisons escale jusqu’au samedi 27 mai du fait d’une belle avance dans le tableau de marche de cette fin d’expédition, dans l’attente de rejoindre Monaco à l’heure dite en couvrant les 570 nautiques (1 000 km) en route directe qu’il nous reste à parcourir. Le passage de l’Équateur, la traversée du Pot au Noir et la remontée de l’Atlantique Nord en provenance de Rio de Janeiro (Brésil) ont en effet été beaucoup plus rapides qu’imaginé. Nous avons couvert 5 810 milles nautiques (11 000 km) en tout juste 28 jours, soit à la moyenne de 207,5 nautiques (385 km) par jour à 8,65 nœuds. Honorable pour un petit voilier de seize mètres, n’est-ce pas ?

 

Aujourd’hui*, Boogaloo affiche donc 34 406 milles nautiques (64 000 km) au compteur depuis Monaco. Soit en ce qui me concerne 55 482 milles nautiques (103 000 km) depuis que j’ai remis mes cirés pour prendre la barre de Boogaloo à l’automne 2013, après plus de trente ans d‘abstinence de voile océanique. Même de voile tout simplement. Ce fut long ! Pourquoi ? Je me le demande encore…

 

A ce stade, mon sentiment le plus prégnant est la Fierté. Tout en conservant l’humilité des gens de mer et la modestie de ceux qui visent l’horizon sans relâche. La route est encore tellement longue avant de gagner l’Avenir…

 

Fierté personnelle d’avoir réalisé le rêve de l’adolescent que j’étais en 1972, à quinze ans, lorsque j’ai lu et maintes fois relu "La Longue Route" de Bernard Moitessier, puis que j’ai pris l’engagement vis-à-vis de moi-même de faire, moi aussi, un tour du monde à la voile en solitaire, de doubler le Cap Horn en solo. Quarante cinq ans plus tard, ce rêve est devenu réalité. Obstiné le Normand au sang viking ! A cette occasion, peut-être suis-je redevenu un peu adolescent, dans le secret d’une navigation en solitaire qui ne fut jamais empreinte de solitude. J’étais en communion avec ce qu’il y a de plus profond dans un être humain, ce qui ne se voit qu’avec le cœur, ce qu’on va chercher en soi au-delà de la volonté. L’âme peut-être ? J’étais aussi avec mon bateau, avec l’Océan, avec les oiseaux du Grand Sud. Jamais seul en fait.

 

Fierté professionnelle d’avoir mené à bien cette expédition océanographique innovante inspirée par Albert 1er, Prince de Monaco en lisant "La carrière d’un navigateur" il y a une douzaine d’années ; en imaginant qu’un marin du XXIe Siècle pourrait probablement être utile à la communauté scientifique internationale comme l’était un marin du XIXe, avec le même objectif : explorer, découvrir, témoigner. Les trois étapes fondatrices de l’Avenir. Elles se perpétuent à l’infini et se transmettent d’une génération à l’autre à force de passion.

 

En soixante jours sous le 40e parallèle Sud, dans les Quarantièmes Rugissants et les Cinquantièmes Hurlants, j’ai donc réalisé avec succès la première campagne jamais menée de collecte de données océanographiques à l'interface océan - atmosphère à la voile dans le Courant Circumpolaire Antarctique sous les trois grands caps : Bonne-Espérance (Afrique du Sud), Leeuwin (Australie) et Horn (Chili). Une navigation propre sans aucun rejet de CO2 ni déchet.

 

Fierté du marin d’avoir bouclé ce tour du monde sans l’ombre d’une avarie, "sans avoir à sortir la caisse à outils", comme dit Michel Desjoyeaux en pareil cas. Les pannes aléatoires des pilotes automatiques telles qu’elles sont survenues étaient indépendantes du marin, que ce soit en termes de préparation comme d’utilisation. Zéro avarie pour le moins entre Monaco et Cartagena par le Horn. Car les risques de subir une avarie, mineure ou majeure, demeurent intacts devant l’étrave de Boogaloo sur les 600 à 800 milles nautiques que je vais réellement parcourir ces prochains jours au gré des brises qui animeront cette fin de parcours. En mer les risques ne sont pas en rapport avec la distance parcourue, mais avec celle à parcourir. Cette fierté-là ne s’exprimera donc pleinement - je l’espère - qu’à Monaco, une fois le pied à terre. Il est important de conserver intacte toute l’humilité qui sied aux marins respectueux des lois de la mer pour mener à terme cette navigation hauturière.

 

Fierté de l’ancien compétiteur professionnel que j’étais jusqu’à la fin des années 80. A maintes reprises j’ai mené Boogaloo comme si j’étais véritablement et totalement en course, poursuivi par une meute de concurrents agressifs ou en chasse d’un leader échappé. Ce fut le cas un peu partout sur le trajet. Que ce soit pour le fun près des Canaries ; pour ne pas perdre un système météo favorable à l’approche de l’Afrique du Sud ; pour éviter d’être croqué par les calmes d’un anticyclone dans l’Océan Indien ; dans la forte brise pour échapper à une dépression par trop creuse et menaçante dans le Pacifique ; juste pour le plaisir lorsque les pilotes automatiques étaient en grève ; ou pour se jouer de l’anticyclone des Açores par moins de dix nœuds d’une brise dont il ne fallait perdre le contact sous aucun prétexte, quitte à gérer son sommeil comme un concurrent de la Solitaire du Figaro, mais sur une étape de dix jours.

 

Il n’y avait qu’une ombre au tableau. La manière dont j’ahanais pour renvoyer de la toile, pour renvoyer les ris de la grand-voile, arcbouté sur la colonne de winch à chercher mon souffle, à sentir mon rythme cardiaque s’emballer en me demandant jusqu’où il irait. Dans ces conditions, je me motivais en me disant : "arrête de te plaindre, appuie sur les manivelles en pensant aux concurrents du Vendée Globe avec leurs grand-voiles beaucoup plus grandes et lourdes que la tienne !"

 

Puis il y a quarante-huit heures, je me suis retourné vers deux de nos fidèles Fournisseurs Officiels et partenaires d’expédition : la voilerie North Sails France et l’équipementier Harken France. En réalité, la grand-voile de 115 mètres carrés de Boogaloo, réalisée avec des matériaux (SRP 95) moins sophistiqués que les grand-voiles high-tech (3DI Endurance) du dernier Vendée Globe, pèse 130 kilos avec ses lattes en polyester. A comparer aux 80 kilos des grand-voiles de 155 mètres carrés équipées de lattes en carbone des prototypes IMOCA 60. Quant aux winches (cabestans) qui permettent d’envoyer la grand-voile dans le mât, ceux des protos de la grande boucle disposent d’un système (down drive) qui permet pour un même effort du marin de bénéficier d’une meilleure démultiplication de celui-ci. Bref, je n’ai définitivement plus de complexe à ce titre. Je continuerai donc à ahaner dans la joie et la bonne humeur jusqu’à Monaco !

 

Fierté aussi du reporter du grand large. Au total j’aurai écrit un peu plus de cinquante longues newsletters, dont la moitié à destination de mes jeunes supporters des écoles primaires de Monaco (École de la Condamine), de Cabourg (École Saint-Louis) et de Ouistreham (École Jean Charcot). J’ai essayé de transmettre de l’émotion, de témoigner de mon admiration pour un immense espace maritime dont j’appelle de mes vœux les plus chers la sanctuarisation urgente. J’ai essayé de faire comprendre aux adultes, mais surtout à ces écoliers de sept à dix ans, que l’Océan est un patrimoine vivant à préserver. Que l’effort de préservation commence à terre. Je les ai invité aussi à rêver, pour qu’ils aient envie d’avoir envie et se battent pour atteindre l’horizon avec volonté et abnégation. Nous autres êtres humains ne sommes riches que de nous-mêmes et de nos rêves. Il est primordial de les cultiver jusqu’à leur réalisation. Ainsi, avec le concours précieux de leurs maîtresses et maîtres, si j’ai réussi à transmettre ma passion pour le dépassement de soi à au moins un de ces enfants attentifs, j’aurai un peu mieux accompli ma mission naturelle d’aîné.

 

Durant cette longue navigation, alors qu’un cycle se terminait brutalement et qu’un autre démarrait dans une certaine euphorie aux commandes du vaisseau France, avec enfin l’un des meilleurs d’entre nous aux responsabilités de l’Environnement et de la Mer - un bouleversement quand même tellement loin de moi… - ; alors que de nouveaux venus rejoignaient les rangs des futurs bâtisseurs d’avenir : Stefano, Maxandre, Timothée… des êtres chers tiraient leur révérence : Jacques, Jean-Louis, Michel. Je ne retrouverai pas ces amis une fois revenu parmi les Terriens. J’en suis peiné.

 

Et il est quelqu’un qui laisse un vide sidéral derrière elle : Fabienne Gaillard du Laboratoire d'Océanographie Physique et Spatiale de l'Ifremer, qui m'a tant aidé, guidé dans la conception et le développement du Programme OceanoScientific depuis le tout premier jour, le 14 novembre 2006. Fabienne nous a quitté au terme d'une longue maladie orpheline samedi 25 mars, alors que j'étais au point le plus sud de ma navigation, à la veille de doubler le Horn. Fabienne va terriblement me manquer. Je ne me résous pas à l’idée de ne plus échanger avec elle dans son petit bureau ouvert sur l’Océan. Je n’imagine pas ne plus croiser son regard bienveillant, sévère parfois, amusé et quelque peu espiègle souvent.

 

On fait comment lorsque les êtres indispensables sont partis : parents, amours, amis ? Des heures entières, les yeux rivés aux circonvolutions des albatros, j’ai cherché une réponse dans le Grand Sud. Un univers authentique ou la Vie et la Mort sont une même entité, plus indissociables que n’importe où ailleurs. Ou le passage d’un état à l’autre n’est qu’un avatar de la Nature. Pas de quoi perturber le vol du seigneur des lieux. Pourtant, à plusieurs reprises, j’étais peut-être plus près de Dieu que n’importe quel autre vivant. Dieu qui m’interpelle sans que je n’arrive à lui faire vraiment confiance au point d’avoir la Foi en toutes circonstances. Je rentre donc à terre dénué d’explication, avec ma peine et sans Fabienne. Heureusement que son empreinte sur le Programme OceanoScientific et ses expéditions jamais ne s’effacera. J’y veillerai !

 

Maintenant, il ne me reste plus qu’à réapprendre à vivre parmi les Terriens. Pas l’exercice le plus simple ! Pour alléger cet effort, il n’y a pas de miracle : il suffit de préparer au plus vite la prochaine expédition OceanoScientific dans le Grand Sud, avec un nouveau bateau. C’est ma vie, faite encore de tellement d’interrogations…

 

En cent cinquante-deux jours à corps perdu avec l’Océan,

Soixante l’âme en harmonie avec le Grand Sud,

Qui suis-je devenu ?

 

Terrien, citoyen d’un monde qui n’est plus le mien ne saurai-je redevenir ?

 

De crainte d’y voir ma liberté de mer à nouveau perdue ?

 

Tenté cependant à mon cœur défendant

d’en finir avec ce sentiment diffus

selon lequel à terre je ne serais pas le bienvenu.

 

Mais décidé à tout jamais

de tenir ma promesse au Grand Albatros :

 

Là-bas, de Bonne-Espérance au Horn, je reviendrai !

 

* J'ai écrit cette newsletter mercredi 24 mai, elle a été traduite en version anglaise et préparée le jeudi, puis publiée sur le site de l’association (www.oceanoscientific.org) et transmise aux abonnés vendredi matin 26 mai.

C’est toujours un plaisir de faire escale à Cartagena en Espagne, à 250 milles nautiques environ du Détroit de Gibraltar. Les équipements portuaires sont complets et simples d’accès, même en solo. L’accueil réservé par le Real Club de Regatas de Cartagena (RCRC) est sympathique, familial même. Je suis ici en compagnie de José Zapata, son directeur.

Photo Olga Sevilla - OceanoScientific

Vendredi 19 mai 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #26

36°38' Nord - 04°15' Ouest

Le Grand Albatros m’a dit…

J'arrive* avec l'OceanoScientific Explorer "Boogaloo" à la porte de la Méditerranée. Nous avons recoupé notre sillage mercredi 17 mai et ainsi la boucle est bouclée : le tour du Monde est réalisé. Dans ce contexte, j’ai longuement hésité à vous rapporter la conversation ci-dessous. Parce que c’est du domaine privé. Parce que c’est de l’émotion pure. Et que cela va influencer le cours de ma vie jusqu’à mon dernier souffle. Mais mon interlocuteur a tenu parole. A moi d’en faire autant. En effet, notre remontée de l’Atlantique s'est réalisée dans des conditions exceptionnelles qui ont fait mentir les meilleures prévisions météo et ont même surpris Christian Dumard, notre routeur d’exception, tellement les brises ont été clémentes et favorables. Alors, je me livre, par respect pour celui qui obtient des dieux de la mer et du vent qu'ils me tracent une voie de rêve à destination de Monaco. Car je suis porteur d’un message destiné à un Chef d’Etat. Plus vite je l’aurai transmis, mieux ce sera pour le Peuple du Grand Sud, dont j’ai été nommé Ambassadeur à vie. Voici donc cet étrange échange, peu de temps avant que nous ne doublions le Cap Horn, retranscrit au mieux de ma mémoire.

Voilà le Grand Albatros avec lequel j’ai dialogué, le Seigneur du Grand Sud, représentant suprême du Peuple du Grand Sud. C’est aussi la plus belle image de mon expédition, ni retouchée, ni recadrée, fruit de nombreuses heures d’observation pour comprendre le vol de ce Seigneur, avant de l’immortaliser juste au moment où il est dans un équilibre incroyable qui défie la loi de la gravité …et qu’il me regarde.

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

LUI, c’est le Grand Albatros, le Seigneur du Grand Sud, représentant suprême du Peuple du Grand Sud qui regroupe tout le vivant de la mer et des airs de la zone comprise entre le quarantième et le soixantième parallèle sud hors des eaux territoriales. Là où défile inlassablement le Courant Circumpolaire Antarctique. Là où nous avons mené avec succès l’Expédition OceanoScientific : la première campagne jamais réalisée de collecte de données océanographiques à l'interface océan - atmosphère à la voile sous les trois grands caps : Bonne-Espérance (Afrique du Sud), Leeuwin (Australie) et Horn (Chili), sans aucun rejet de CO2 ni déchet, au gré de soixante jours de navigation en solo dans les Quarantièmes Rugissants et les Cinquantièmes Hurlants. Désormais ma Patrie.

 

MOI, c’est le gamin qui a passé ses plus belles années sur l’estran à Saint-Valéry-en-Caux (Normandie), devenu marin-coureur, marin-journaliste, marin-entrepreneur, puis marin-explorateur ; plutôt rebelle et mal à l’aise à terre, mais tellement en harmonie avec l’Océan sur un voilier ; adepte des chemins de traverse, les seuls qui valent à mes yeux ; doté d’une solide volonté pour réaliser ce qui est impossible, toujours avec humilité et abnégation, car, quoi que nous fassions, que ce soit avec succès ou dans l’échec, nous ne sommes riches que de nous-mêmes et de nos rêves. "For what is a man, what has he got? If not himself, then he has naught, to say the things he truly feels", chante Frank Sinatra (My Way).

 

LUI : "Pourquoi tu pleures ?"

 

MOI : "….."

 

LUI : "Pourquoi tu pleures, homme blanc au voilier gris ?"

MOI : "Parce que dans un jour où deux je vais doubler le Cap Horn…"

LUI : "Grand benêt, tu devrais te réjouir au contraire. Tu as effectué une belle navigation sans encombre dans le Grand Sud - je t’ai observé avec attention - et le passage de ce fameux cap est un aboutissement. C’est sûrement aussi un soulagement pour toi…"

 

MOI : "Bah non, justement, ce n’est vraiment pas, mais alors vraiment pas un soulagement !"

 

LUI : "….."

 

MOI : "Je suis en train de prendre conscience qu’une fois le Cap Horn franchi il me faudra sortir du Grand Sud. Je ne sais pas si j’y reviendrai un jour.

 

Je ne veux pas partir. Ah ça non !

 

Et si je reviens, dans quel état le retrouverais-je ?

 

Je souffre trop lorsque je retourne à Saint-Valéry-en-Caux et que je sais la mer vidée de ses poissons de mon enfance, que je constate l’estran diminué de la plupart de la vie qui a fasciné le galopin des grèves que j'étais. La Nature a tellement souffert que je m’y sens étranger, simple touriste alors que mon âme y a ses racines. Je ne veux pas de ça ici, voilà pourquoi je pleure.

Et nos enfants ? Tu y a pensé à nos enfants ? On leur laissera quoi de ce Grand Sud encore à peu près épargné, même si les conséquences du changement climatique s’y ressentent malheureusement déjà ?

 

Tu me casses les pieds. Va planer ailleurs, laisse moi à ma peine. Fous-moi la paix !"

 

LUI : "Oh, oh, tout doux le belliqueux. On se calme, veux-tu. Si tu réfléchissais un instant avec bon sens, tu te réjouirais au lieu de pleurnicher comme une mauviette."

 

MOI : "….."

 

LUI : "Je t’ai vu te battre dans la grosse mer et le vent furieux avec dextérité, en osmose avec ton bateau gris, sans jamais faiblir, en ne témoignant ni faiblesse, ni excès de confiance. Et tu repars de chez moi abattu ?

 

Je vais te montrer une autre voie que celle de la résignation, te donner un rôle d’importance pour demeurer lié à tout jamais au Grand Sud, te charger d’une mission déterminante pour l'avenir de mon peuple."

 

MOI : "….."

 

LUI : "D’abord, je te nomme Ambassadeur à vie du Grand Sud au nom de mon peuple du vivant de la mer et des airs. Le Grand Sud est désormais ta Patrie, tu la représenteras jusqu’à la fin de ta vie. Sois en fier, fais lui honneur."

 

MOI : "Oui, merci et ?"

 

LUI : "Désormais, en tant que notre représentant officiel, je te charge d’une mission qui a un début et n’aura jamais de fin. Sache-le.

 

Le début, c’est porter un message au seul homme de cette planète en qui mon peuple à confiance.

 

Ce qui n’aura jamais de fin, c’est que je te charge de lever une immense armée de bonnes volontés de par le monde entier, engagées à servir les actions de cet homme dans le respect de sa destinée et de ses convictions profondes."

 

MOI : "Pourquoi, pas... Qui est-ce ?"

 

LUI : "Nigaud que tu es ! Réfléchis au moins une seconde. Tu ne veux pas que je te dessine un mouton, non plus ?"

 

MOI : "Ce pourrait-être Son Altesse Sérénissime le Prince Souverain Albert II de Monaco. Cela me semble logique."

 

LUI : "Bien évidemment, c’est Lui, c’est le Prince des Océans. Comme Albert 1er son aïeul était le Prince Navigateur, le Prince Savant."

 

MOI : "Soit, mais lever une immense armée de bonnes volontés sur un si petit territoire n’a pas de sens."

 

LUI : "Est-ce l’air du grand large qui te frigorifie les neurones ? Plutôt que de dire n’importe quoi, regarde le Pape François. N’a-t-il pas avec le Vatican un territoire encore plus modeste que celui de la Principauté de Monaco ? Et Lui ne bénéficie même pas de cette façade maritime ouverte sur le monde entier. Or, Il est bien le Guide suprême de la plus grande armée de bonnes volontés de votre monde de terriens. La foi chrétienne les a réuni. Ce Pape est fort de la confiance que tous Lui portent dans le but de défendre des valeurs essentielles.

 

Par conséquent, le Prince des Océans a ce pouvoir suprême. Il faut L'aider, se mettre à Sa disposition avec humilité pour Lui permettre d’intensifier Ses efforts pour que mon peuple, non seulement survive, mais se développe sereinement durant des siècles et des siècles.

 

Voilà ce que tu dois Lui dire, voilà ce à quoi tu dois participer avec conviction, avec autant de volonté que tu en as mis pour venir chez moi en solo, dans le Grand Sud."

 

MOI : "J’entends bien, mais le Prince de Monaco a déjà sa propre fondation qui œuvre avec efficacité depuis de longues années. Il a réalisé et poursuit des actions déterminantes pour la protection de l’Océan et de la biodiversité. Il participe à maintes conférences internationales où Sa voix porte. Il soutient aussi nombre d’actions engagées par des associations et fondations dont les missions concourent toutes à la sauvegarde de l’Océan. Que Lui demander de plus ? C’est délicat..."

 

LUI : "Je sais cela et je l’apprécie à sa juste valeur étant donné que le Prince des Océans est Celui en qui nous avons le plus confiance, justement. Mais à ce rythme, ceux qui lorgnent sur le Grand Sud pour y piller : qui la faune, qui la flore, tel autre les fonds marins, ont un boulevard devant eux, que dis-je, une autoroute !

 

La puissance de l’argent du lobby de l’industrie pétrolière et de la pêche, surtout lorsqu’il va falloir faire vivre et nourrir non plus sept ou huit milliards de terriens mais dix et plus, balaiera toutes vos respectables mais lentes actions. Le profit l’emportera comme toujours sur le respect de la Nature, malgré l’honnête volonté de ses ardents défenseurs.

 

N’en est est-il pas ainsi depuis le XVe Siècle ? Depuis que vous les terriens, pilleurs des ressources de la planète, utilisez la voile pour conquérir de nouveaux territoires à rançonner, de nouveaux peuples à asservir, souvent alors au prétexte d’une "évangélisation". En fait pour pratiquer le commerce de leurs richesses naturelles à votre profit, sans le moindre égard à ses origines.

 

Alors, si le Prince des Océans ne réussit pas dans les toutes prochaines années à réaliser ce que mon peuple du Grand Sud appelle de ses vœux et que je dénomme le "Protocole de Monaco", nous ne survivrons pas et tous vos efforts passés et à venir seront balayés comme un front froid éparpille l’écume des déferlantes."

 

MOI : "Je reconnais qu’il est légitime que le Prince Souverain Albert II soit à la tête de cette immense armée de bonnes volontés, comme tu dis, si tant est qu'Il le désire Lui-même. Mais en quoi Lui plutôt qu’un autre ? Leonardo Di Caprio, par exemple ?"

 

LUI : "Pour trois raisons essentielles, sapristi !

 

D’abord c’est un Chef d’Etat. Il est respecté et Son statut de Chef d’Etat ne sera pas remis en cause dans cinq ans au gré d’une élection qui redistribue les cartes, ou plutôt brouille le jeu et finit par conduire à la perte des peuples au nom de la démocratie - ce mot qui vous emplit la bouche jusqu’à l’étouffement.

 

En tant que Chef d’Etat, Il a accès aux autres Chefs d’Etats. Il parle au patron de la Chine qui fait d’énormes efforts pour diminuer sa production de pollution, par exemple. Il peut aussi taper sur l’épaule du monsieur qui crie, montre du doigt et porte des cravates rouges en agitant ses cheveux paille qui jamais ne frémissent, celui qui ne rit pas et domine désormais le Monde de ses tweets improbables. Il peut l’entretenir en tête-à-tête de la nécessaire sanctuarisation de cet espace où la liberté absolue doit se traduire, non pas par la possibilité de tout faire et n’importe quoi, mais au contraire de ne rien faire du tout, d’en respecter l’authenticité et de le sauvegarder à tout jamais. Son pouvoir de conviction est assez fort pour décider le Président des Etats-Unis à ratifier le Protocole de Monaco. Sois confiant en cela.

 

Ensuite, à la différence d’autres Chefs d’Etats, le Prince des Océans a la chance de n’avoir à subir aucune pression des Ses homologues. Il n’est pas engoncé dans une diplomatie où chaque acte doit avoir compensation, où tout se négocie, où rien n’est gratuit. De surcroît, Il n’a pas sur Son territoire d’industrie pétrolière, de centrale atomique ou d’usines obsolètes qui nécessitent de faire des compromis, d’hypothéquer l’avenir pour entretenir la précarité d’un présent condamné. C’est une force inestimable. C’est un de Ses atouts majeurs.

 

Enfin, Il est en position de force par rapport à toute autre personnalité, surtout celles issues des arts et des médias, vedettes du cinéma ou de la chanson. Ces derniers peuvent s’exprimer et donner l’impression qu’ils font avancer le Monde. Bien que je ne remette absolument pas en cause l’honnêteté de leur engagement, ni la sincérité de celui-ci. Mais leurs fondements sont fragiles.

 

Imaginons, c’est de la pure fiction n’est-ce-pas, qu’un acteur de cinéma connu internationalement et loin d’être au terme de sa carrière, s’agite un peu trop pour défendre une cause qui nuit aux intérêts d’un lobby aussi puissant que celui de l’énergie (pétrole) ou de l’armement (satellites). Je parie qu’il se retrouvera vite accusé d’évasion fiscale, ou d’une affaire de mœurs, ou de consommation et trafic de stupéfiants. Vérité ou mensonge, peu importe. Une star est tellement fragile ! Pas un chef d’Etat qu’aucun vote ne peut renverser et qui ne prête le flanc à aucune pression qui puisse retourner contre lui l’opinion favorable du plus large public international.

 

Voilà pourquoi nous considérons que le Prince des Océans est notre Messie, pourquoi nous croyons en Lui.

 

Voilà ce dont tu dois t’entretenir avec Lui et pourquoi Il faut Le convaincre de passer à la vitesse supérieure dans son action en faveur de l’Océan. Non pas en travaillant deux fois plus qu’Il ne le fait déjà avec passion, mais en réunissant autour de Lui des millions et des millions de bonnes volontés dans le monde entier.

 

Le Prince des Océans a le charisme pour assumer ce rôle avec succès. N'attends pas !

 

MOI : "Des millions, des millions, tu y vas un peu fort quand même…"

 

LUI : "Homme de peu de foi, que viens-tu me chanter là ? Comment a-t-il procédé en 1988 Jacques-Yves Cousteau - d’ailleurs longtemps Directeur de l’Institut océanographique, Fondation Albert 1er, Prince de Monaco - lorsqu’il a recueilli 2,5 millions de signatures en un rien de temps, sans le support des réseaux sociaux d’aujourd’hui ? Il a ainsi réussi à ce que le projet de Protocole de Wellington prévoyant l’ouverture de l’Antarctique à l’exploitation minière ne soit pas adopté."

 

MOI : "En effet, cela avait abouti à l’adoption du Protocole de Madrid trois ans plus tard, en 1991. Accord qui a renforcé le Traité sur l’Antarctique (concernant tout ce qui est au sud du 60e parallèle, dont l’Océan Austral) du 1er décembre 1959, entré en vigueur le 23 juin 1961. Il protège l’Environnement et a fait de l’Antarctique une réserve naturelle consacrée à la Paix et à la Science. Ce protocole a d’ailleurs été renforcé au profit de la protection de la nature en 2002.

 

On peut aussi se réjouir des accords de 2016 en faveur de la sanctuarisation de la Mer de Ross, pour lesquels S.A.S. le Prince Souverain Albert II a d’ailleurs pesé avec efficacité de toute son influence et de son incroyable énergie. C’est un grand succès, c’est évident.

 

Nous attendons beaucoup également des échanges programmés autour du 8 juin prochain à New York dans le cadre de la Journée Mondiale des Océans, pour lesquels la Plateforme Océan et Climat - dont OceanoScientific est membre depuis son origine - se déplace en force ces prochaines semaines.

 

Ne pourrait-on pas se contenter de cela et ne pas chercher à faire autrement ?"

 

LUI : "Tu te crois en vacances ? Ou en préretraite, peut-être ? Tu ne vas pas baisser les bras et laisser d’autres s'épuiser pour l’Océan tout de même ?

 

Comprends bien que tout ce qui est fait jusqu’à ce jour est louable. Toutes les actions des associations, des fondations et des personnalités engagées en faveur de l’Océan on concouru à des avancées concrètes qu’il faut saluer. C’est un fait acquis. Bravo à eux !

 

Mais il faut faire plus. Ce que je nomme le Protocole de Monaco est justement ce plus : sanctuariser l’espace entre le quarantième et le soixantième parallèle sud hors des eaux territoriales, en édictant des règles d’usage rigoureuses et de comportement vertueux en cette zone.

 

Il faut agir avec diligence, car tant que cette espace maritime n’est pas encore trop convoité à cause de l’accroissement de la population et de la raréfaction des ressources naturelles, accélérée par le changement climatique, il y a une réelle chance de faire aboutir le Protocole de Monaco.

Ta mission consiste donc à servir le Prince des Océans pour l'aider de toute ta volonté et de ton énergie à accomplir cette œuvre, Son œuvre."

 

MOI : "Mais ça va prendre des années, c’est un travail incroyable !"

 

LUI : "Vous imaginerez cinq ans et il en faudra dix. Peut-être plus. Qu’est-ce que dix ans pour bâtir l’œuvre d‘une vie ? Pour garantir aux générations futures que le Grand Sud demeurera à tout jamais l’espace de liberté, d’authenticité qui sera leur plus grande richesse ?"

 

MOI : "….."

 

LUI : "Dorénavant, tu sais ce que seront tes jours et tes nuits à partir du moment où tu toucheras terre. Déjà, jusqu’à ce que tu reviennes me faire le compte-rendu de l’avancement de ta mission. Ensuite, jusqu’à ce que le Protocole de Monaco soit largement ratifié.

 

Maintenant, tu vas doubler le Horn avec aisance et je ferai en sorte que la remontée de l’Atlantique vers Monaco te soit facilitée.

 

Pour la Méditerranée, je ne sais dire. Il existe de nombreuses mers qui, bien que constituant l’Océan, ont des humeurs versatiles. Je n’ose pas m’avancer sur le sort que notre cousine des beaux rivages te réservera. Mais tu en as l’habitude et tu feras au mieux…

 

Qu’en dis-tu ?"

 

MOI : "Je te le promets : je reviendrai."

 

* J'ai terminé l’écriture de ce texte mercredi 17 mai, il a été traduit en version anglaise et préparé le jeudi, puis publié sur le site de l’association (www.oceanoscientific.org) et transmis aux abonnés vendredi matin 19 mai.

Vendredi 12 mai 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #25

27°88' Nord - 22°88' Ouest

Premier bilan

Pari gagné ! A force de patience et en jouant habilement dans les petits airs rencontrés depuis le passage de l’Equateur, puis lors de la traversée du Pot au Noir, j’ai réussi à hisser l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" sur la face Est et même bientôt Nord-Est de l’anticyclone des Açores. A moins de 1 500 milles nautiques de Gibraltar et à moins de 2 400 nautiques de Monaco, nous bénéficions depuis ce matin* d’une brise qui offre l’opportunité de mettre un peu de mou dans les écoutes, bien que naviguant légèrement au-dessus de la route directe pour pénétrer ainsi dans un vent de Nord-Ouest plus soutenu, plus favorable encore. L’objectif est d’embouquer le Détroit de Gibraltar vers le 20 - 22 mai. Mon Super Boogaloo évolue tout en glisse et en grâce, à 80° d’un vent réel de 8 à 10 nœuds. Il affiche une vitesse supérieure de deux à cinq dixièmes de nœuds par rapport à celle du vent, malgré des voiles North Sails France qui accusent environ 60 000 milles nautiques de bons et loyaux services. Jouissif ! Dans cette totale plénitude, montant et descendant sur la longue houle juste ridée, calé au vent dans le siège de veille bâbord, un œil sur les écrans, je peux entamer un premier bilan de ma circumnavigation.
 

Le soleil se lève sur tribord, l’étrave de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" pointe vers le Nord. Chaque jour qui passe nous rapproche du terme de ce tour du monde en solitaire, avec l’immense bonheur de bientôt retrouver ceux que j’aime et l’infinie tristesse de décompter le peu de jours qu’il me reste à naviguer l’âme en paix, en totale harmonie avec l’Océan. Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Pas question toutefois d’effectuer déjà un bilan technique et nautique au sujet de ma monture. Il est trop tôt pour cela. Car je ne suis à l’abri : ni d’une avarie, ni d’une fortune de mer, surtout dans cette zone où flottent quantité de conteneurs perdus par des cargos. Néanmoins, au terme de 136 jours de navigation en solo déjà écoulés, alors que je n'en ai plus que 23 à effectuer pour me présenter vendredi 2 juin à 10h00 précises au ponton d’honneur du Yacht Club de Monaco, je n’ai à déplorer aucune avarie significative sur Boogaloo, mon P’tit Bonhomme, depuis le 17 novembre. Quelle satisfaction. Et quel génial bateau, ce Finot-Conq 2006-2007 !

 

En matière de bilan purement scientifique de l’Expédition OceanoScientific réalisée avec succès sous le quarantième parallèle Sud durant soixante jours (Communiqué du 2 avril), il faudra patienter quelques mois avant de disposer de résultats. Soit le temps que les chercheurs analysent avec minutie, comparent et recoupent avec d’autres informations, ce que nous allons leur remettre officiellement lundi 3 juillet à la Maison des Océans (Paris), Robert Calcagno, Directeur de l’Institut océanographique de Monaco, Fondation Albert 1er, Prince de Monaco et moi-même. Il s’agira de l’ensemble des données collectées par l’OSC System soixante jours durant ; des échantillons (environ 110) d’eau de mer de surface que j’ai recueillis pour l’Ifremer Brest et pour le Laboratoire d'Océanographie et du Climat : Expérimentations et Approches Numériques (LOCEAN) de l’Université Pierre et Marie Curie (UPMC - CNRS) à Paris ; ainsi que des deux capteurs de quille, qui ont enregistré en permanence la température de l’eau de mer environ un mètre sous la surface, là aussi à destination des laboratoires brestois de l’Ifremer. Les données aériennes contenues dans les fichiers de l’OSC System seront acheminées quant à elles à destination des ingénieurs de Météo-France.

 

Sans vouloir empiéter nullement sur le travail des scientifiques, notamment parce que je n’ai aucune compétence en ce domaine, j’ai néanmoins le sentiment qu’il existe quelques différences, voire des différences certaines entre les données dont disposent les scientifiques grâce aux modèles principalement fondés sur des informations qui résultent de calculs en provenance des satellites et la réalité in situ du Courant Circumpolaire Antarctique.

J’en veux pour preuve les échanges avec les scientifiques qui suivaient attentivement les informations transmises automatiquement à terre par l’OSC System et leur étonnement en constatant l’écart entre ce que nous leur transmettions et les modèles qu’ils avaient entre les mains. Spécifiquement durant une période où la couverture nuageuse était si dense que je n’avais pas vu le ciel depuis près d’une semaine. Période pendant laquelle, par conséquent, les satellites n’avaient pas vu la surface de l’océan non plus. Je me souviens alors que les taux de fluorescence transmis leur paraissaient anormalement élevés. Or, au même moment, j’étais dans une zone où le tableau arrière, le pont et le fond du cockpit de Boogaloo se tapissaient d’algues à une incroyable vitesse. Cela mettait en évidence un fort bloom, une éclosion de plancton - voir l’image en bas de page. Ce qui me porte à croire que ce n’est peut-être pas notre capteur fluorescence qui était défaillant. Cette constatation mérite d’être éclaircie par les chercheurs eux-mêmes. Ne tirons aucune conclusion hâtive à ce titre, mais il semble évident que collecter in situ ainsi des données scientifiques dans une zone peu ou pas explorée à l’interface océan - atmosphère peut efficacement produire des informations de qualité qui font encore défaut à ce jour à la communauté scientifique internationale.  

En matière d’alimentation, rien de particulier à constater autre que ce que j’ai déjà rapporté dans la Kids Newsletter n° 24. Les conseils prodigués par Ariane Pehrson (Lyophilisé.com à Lorient) sont d’une aide inestimable et ses recommandations ont été efficaces à 100%. Ariane est réputée dans le milieu de la course océanique internationale. Elle truste le marché de l’avitaillement des voiliers de compétition océanique, qu’il s’agisse de naviguer en solo, en équipage, pour des courses ou des records. Merci et bravo Ariane !

 

En ce qui concerne ma santé, il suffit de constater qu’une fois en mer j’ai diminué ma consommation de Doliprane d’environ 90% par rapport à ce qu’elle est à terre, pour illustrer l’état de bonne santé qui est le mien. Même mon genou droit, parfois défaillant et douloureux nuit et jour sans interruption à terre, fonctionne aussi bien que le gauche, c’est-à-dire parfaitement, sans même user de sa genouillère, désormais rangée.

Là où il a fallut être vigilant, c’est au sujet des mains et du visage.

N’oublions pas que les mains sont l’outil le plus important du navigateur solitaire. A ce titre il est prudent d’anticiper tout handicap potentiel. Grâce à Christian Courtin-Clarins qui m’a offert avant le départ un choix éclectique de produits Clarins et ClarinsMen, j’ai entretenu la bonne santé de mes mains avec le Soin Idéal Mains ClarinsMen. Je m’en masse longuement au moins une fois par 24h00 au moment d’entamer ma première longue séquence de sommeil (2h00), voire une seconde fois dans le Sud, lorsque le froid se faisait piquant - étant donné que je ne porte jamais de gants sur le pont.

Je n’ai pas été vigilant dans le sud de l’Océan Indien en ce qui concerne mon visage. En faisant un selfie pour illustrer un article dans le quotidien Paris-Normandie, je me suis aperçu que j’avais la peau du visage toute desséchée, blanche par endroit. J’ai eu recours à un produit magique : l’Huile Orchidée Bleue de Clarins. En deux massages à une douzaine d’heures d’intervalle, j’ai retrouvé une peau souple, douce. Incroyable l’efficacité de cette huile dont l’odeur me transporte au printemps dans des vallées ensoleillés de Birmanie ou de Thaïlande !

 

Cette huile best-seller de Clarins contient un extrait d’orchidée bleue - cultivée selon des normes très strictes et contrôlées - et de l’huile essentielle de patchouli pour tonifier, revitaliser et rétablir l'éclat des peaux assoiffées, comme celle de mon visage cuit au sel de l’Indien. D'ailleurs, c’était plutôt moi l’indien à la peau tannée ! L'huile de noisette nourrissante prévient la déshydratation de la peau. Il s’agit de purs extraits de plantes à 100%. Renseignement pris, j’ai découvert que l’huile d’orchidée bleue associée à l’huile essentielle de patchouli est un symbole de beauté féminine en Asie et de longévité au Japon. Je l’utilise donc désormais en prévention. Tant sur le visage que sur les mains d’ailleurs, où deux gouttes suffisent pour un agréable massage qui laisse une douce odeur sur les doigts et redonne de la souplesse à la peau. Un bonheur lorsqu’on vient de débusquer des moindres recoins du pont les poissons volants qui s’y sont explosés durant la nuit, car l’exocet sent fort, c’est terrible ! En espérant que Christian me pardonne de mettre sur mes mains un nectar de fleurs précieuses pour le visage…

 

Au plan musculaire, outre quelques courbatures dans la brise au départ, je n’ai pas eu grand souci à déplorer. J’ai utilisé l’Embrocation Siamoise, un efficace "remède de grand-mère" produit par le Laboratoire Victa Lab (Fontenay-sur-Ay 51160), que m’a offert mon ami Philippe Davisseau. J’en ai appliqué en massage à plusieurs reprises, constatant à chaque fois son efficacité, là aussi avec une odeur bien agréable, quelque peu camphrée.

En matière d’odeur, justement, la vie à bord en solitaire sans douche revient à "sentir bon" le SDF, ces pauvres gens condamnés à vivre dans la rue sans les bienfaits de notre hygiène moderne. Avec des lingettes pour bébé, on réussit à se maintenir à peu près propre. Seule la navigation tropicale permet des douches d’eau de mer, avec rinçage d'un litre et demi d’eau douce dessalinisée. Là encore je pioche dans ma dotation Clarins et je me pulvérise d’Eau Dynamisante, qui me fait croire que je sors de la douche. Comme quoi, il suffit d’une odeur agréable et d’un peu d’imagination pour être heureux.

La solitude n’a jamais été un handicap ou un poids à porter. Bien au contraire. J’ai renouvelé le constat selon lequel je suis mieux adapté à la vie d’ermite sur l’Océan qu’à celle de terrien. J’aurai l’occasion de revenir sur cet aspect de ma navigation au long cours avant de mettre le pied sur le ponton du Yacht Club de Monaco…

 

* J’écris cette newsletter mercredi 10 mai au matin. Elle est traduite et préparée le jeudi, puis publiée sur le site de l’association (www.oceanoscientific.org) et transmise aux abonnés vendredi matin 12 mai.

Je n’avais jamais constaté un pareil phénomène ! En traversant une zone du Pacifique Sud où le taux de fluorescence était très élevé au gré d’un bloom (éclosion) de plancton, le tableau arrière s’est tapissé d’algues qui se sont développées à une incroyable vitesse, malgré une température de l’air et de l’eau qui avoisinait tout juste une dizaine de degrés. Photo Yvan Griboval - OceanoScientific 

Vendredi 5 mai 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #24

8°35' Nord - 29°76 Ouest

Retour en Atlantique Nord

Lundi 1er mai, à l’heure où les jeunes vendeuses et vendeurs de muguet à la sauvette au coin des rues des grandes villes bradaient leurs derniers brins aux clochettes avachies, l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" et moi-même franchissions lentement l’Equateur dans le sens du retour à la maison, après avoir coupé La Ligne à destination du Grand Sud le 18 décembre dernier. Inutile de préciser que c’est un plaisir de revenir en Atlantique Nord, les trois caps doublés en solo et le travail océanographique accompli (communiqué du 3 avril). Les trois derniers jours dans l’Hémisphère Sud, puis les trois qui ont suivi ont été ponctués de calmes, de vents tournoyant sur 180° et, surtout, de grains d’une puissance toujours impressionnante en ces eaux chaudes. Je suis* donc dans la fournaise du Pot au Noir et la vie à bord est un combat permanent contre la chaleur étouffante, même de nuit.

Loin des côtes, le ciel de l’Océan est un festival de couleurs incroyables et de nuages inimaginables. Et il y a bien un endroit où les nuages peuvent susciter la crainte, ou l’épouvante des non-initiés : le Pot au Noir. Avant d’être au cœur de cette mini-dépression qui arrive au galop, personne ne sait si elle est seulement porteuse d’averses tropicales ou si des rafales d’une extrême violence vont compliquer la tâche du solitaire. Suspense…

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

De jour j’évite l’intérieur. Je suis le plus souvent assis nu sur le rouf à l’ombre de la grand-voile dans le courant d’air tiède entre le foc solent et la voile principale. J’y passe mon temps à observer un fou à pattes rouges juvénile à la robe d’un gris-bronze lumineux qui nous accompagne depuis plusieurs jours. Il chasse les poissons volants apeurés par l’étrave de Boogaloo. Il a du mal, le pauvre. Les exocets, d’une étonnante habilité dans leurs trajets aériens, lui en font voir de toutes les couleurs ! Mais il ne lâche pas l’affaire. Il doit avoir sacrément faim. Je l’encourage de mes "allez ! allez !" et je n’ai recueilli pour l’instant en témoignage de sa reconnaissance pour mon support d’observateur passionné que quelques unes de ses fientes sur le pont de Boogaloo.

 

La nuit, je dors quatre à cinq heures en plusieurs séquences, allongé sur le plancher du cockpit où je dispose le matelas du siège de la table à cartes, m’endormant en contemplant le ciel étoilé. Pas de doute, les Normands ne sont pas conçus pour les températures des zones tropicales ! Alors je vous écris juste ce petit billet dans la relative fraicheur de la tombée du jour, installé dans le cockpit au poste de veille. Je serai plus bavard la semaine prochaine, promis.

 

Je vous dirai notamment si, en concertation avec notre routeur Christian Dumard, nous avons opté pour un contournement de l’anticyclone des Açores par l’Est : au louvoyage vers le Maroc en laissant les Canaries à bâbord ; ou si nous faisons le grand tour par l’Ouest pour aller chercher le sud des dépressions de printemps afin d’emprunter l’autoroute des brises portantes vers Gibraltar. Pour l’instant je louvoie en essayant de tirer le meilleur des masses nuageuses, comme un régatier attentif en Baie de Quiberon le week-end de Pâques.

 

Il nous faut en effet choisir les meilleures options, prendre la bonne décision quant à la route empruntée, car nous avons rendez-vous vendredi 2 juin à 10h00 au Yacht Club de Monaco avec S.A.S Le Prince Souverain Albert II ; avec ceux que j’aime dont Cécile mon épouse, vigie permanente de cette aventure, ainsi que nos triplés impatients ; avec mes amis les plus proches et les fidèles partenaires de cette Expédition OceanoScientific, alors pas question de rater la marée …même en Méditerranée !

 

 

* J’écris cette newsletter le mercredi. Elle est traduite et préparée le jeudi, puis publiée sur le site de l’association (www.oceanoscientific.org) et transmise aux abonnés le vendredi matin.

Vendredi 28 avril 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #23

20°62' Sud - 38°55 Ouest

 

Rio l’ensorceleuse

J’ai remis en route. Prochain arrêt : Monaco. Terminus, tout le monde descend. Nous serons vendredi 2 juin, il sera 10h00 : Bonjour Monseigneur, merci de m’accueillir. Après avoir terminé avec succès l’Expédition OceanoScientific de soixante jours sous le 40e parallèle Sud (Communiqué du 3 avril), puis au terme de neuf jours d’une passionnante navigation sans pilote automatique de 990 milles nautiques (1 800 km) de distance sur la carte - soit environ 1 200 nautiques (2 200 km) en réalité - et 120 heures de barre principalement dans la brise, j’ai effectué dix jours d’escale imprévue à Rio de Janeiro (Brésil). J’en suis reparti samedi 22 avril en milieu d’après-midi en heure carioca, 18h00 en TU. Depuis*, je progresse quasiment en route directe vers l’Equateur au gré de vents irréguliers, plutôt légers, souvent perturbés par de violents grains qui sont autant de promesses de douches fraîches. Car il fait chaud, très chaud. Ecrire ce texte à la table à cartes n’est pas un gros effort physique, mais je dégouline de sueur de tous les pores de la peau. Après 71 jours de solitude entre Cape Town (Afrique du Sud) et Rio, principalement dans le Grand Sud, dont le passage des trois caps : Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn, l’arrivée dans la mégapole a été un choc. Brutal ! Heureusement, Maxime Dreno, mon fidèle second et préparateur, complice de toutes mes navigations à bord de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" depuis trois ans, ainsi qu'un ami très cher m’attendaient sur le plan d’eau avant même que je ne pénètre dans le port. Plusieurs autres personnes : brésiliens, argentins et français ont adouci ce court retour à la ville. Cité bruyante, trépidante, contrastée, qui ne laisse pas indifférent : Rio est ensorceleuse. 

Grâce aux liens privilégiés entre le Yacht Club de Monaco, dont Yvan Griboval et l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" portent les couleurs et le Iate Clube do Rio de Janeiro, l’accueil brésilien a été particulièrement chaleureux. Vicente Arruda Filho, vice-Commodore du club aux trois étoiles (Voile - Motonautisme - Aviation) a remis les présents traditionnels au solitaire : guidon et cravate du ICRJ ainsi qu’un bel ouvrage dédicacé sur l’histoire de ce prestigieux club (3 000 membres) situé au pied du pain de sucre. Photo Maxime Dréno - OceanoScientific

Etre contraint à l’escale technique est un affront fait au marin. De surcroît au solitaire. Mes deux premières escales : Cartagena en Espagne, puis Cape Town en Afrique du Sud étaient motivées par la nécessité de résoudre des erreurs commises par des prestataires de services de l’OSC System (matériel scientifique de collecte de données à l’interface océan - atmosphère), bien malgré mes efforts pour éviter ce type de tracas. Mon honneur de marin solitaire était sauf, car rien à bord de Boogaloo ne m’y aurait forcé autrement. J’aurai poursuivi mon chemin sans m’approcher de la terre, depuis mon départ de Monaco le 17 novembre.

 

En ce lundi 3 avril, en fin de journée, le doute me submerge et je culpabilise plus que de raison, seul avec mes reproches à la barre de mon canote privé de pilote automatique. Le principal et l’auxiliaire sont aux abonnés absents. Me voilà contraint de m’arrêter. Montevideo est à bâbord par le travers. Rio de Janeiro est devant, plus loin. Sur les conseils de Christian Dumard, notre routeur, je me dirige vers Rio, où réside un de mes meilleurs amis. Je ne l’ai pas vu depuis sept ans environ. Le retrouver est une joie d’homme, une maigre consolation de marin. Car je suis blessé dans mon amour propre de ne pas être capable de résoudre ces problèmes dont je n’arrive même pas à trouver la cause.

 

Je vais donc redoubler d’efforts pour mener dignement Boogaloo à bon port. Je souhaite que cette navigation de neuf jours soit exemplaire en tous points. Je m’organise, je détermine un tableau de marche et  je mets un point d’honneur à faire chaque jour mieux que prévu. Ce n’est plus de la volonté, c’est de l’acharnement. J’irai jusqu’à barrer 16h30 d’affilée, me rappelant qu’à vingt-cinq ans j’étais capable de barrer en course près de 24h00 sans mollir, concentré de la première à la dernière minute, animé d’une rage de vaincre plus animale qu’humaine, le succès à la pointe de l’étrave. A moi de rejouer cette partition, afin que mon humilité face à l’Océan soit triomphante et sans amertume. J’ai la hargne ! Il sera toujours temps d’analyser à terre les raisons des deux pannes… et d'en tirer les conclusions.

 

En réalité, j’ai vécu neuf jours d’une folle intensité. La communion avec mon bateau était totale, encore plus forte que dans le Grand Sud. Différente, pour le moins. C’était génial, souvent jouissif. Cela a été difficile, surtout au début, à louvoyer dans un phénomène anticyclonique qui ressemblait au front froid d’une dépression - dont je n’ai pas tout compris, d’ailleurs - par 25 à 30 nœuds de brise et une mer terriblement hachée et cassante dans un fort courant contraire.

 

Ensuite, cela a ressemblé à une chevauchée fantastique, de jour comme sous la lune de plus en plus pleine et les étoiles. En milieu de nuit j’arrêtais Boogaloo : sans voile d’avant, grand-voile bordée plat en extrémité de rail d’écoute, la barre légèrement orientée comme pour virer de bord. Mon fier navire se calait entre 20 et 40 degrés face au vent, escaladait les pentes de deux à trois mètres de l’alizé et je dormais comme un loir, fier du travail de marin accompli. Puis je repartais trois à quatre heures avant le lever du jour. Dans la journée, sur les bons conseils de Christian Courtin-Clarins et grâce à son "kit soins du parfait baroudeur" (j'y reviendrai, merci Christian !)  je me protégeais du soleil en ciré, bottes et lunettes de soleil, avec seulement le bout du nez et le haut des joues recouverts de crème Clarins (Crème Solaire Anti-Rides Visage 50+ Très Haute Protection). Ce qui m’a évité coups de soleil et dessèchement de la peau, deux réels problèmes en navigation au long cours. Je conservais plusieurs couches de polaires sous le ciré et de grosses chaussettes de Grand Sud malgré la température élevée, car une alimentation un peu défaillante me rendait exceptionnellement frileux. Quant aux paquets de mer pris en pleine figure, j’en ai accumulé a peu près autant que Boogaloo a explosé de vagues de son étrave conquérante. Ce furent neuf jours d’une navigation pour le moins dynamique, en mode "Performance" : à fond, toujours à fond et plus si possible. Cent-vingt heures magiques à la barre. J’ai a-do-ré !

 

La plus belle journée fut celle du mardi qui a précédé mon arrivée à Rio de Janeiro. Décidé à stopper à un endroit précis, j’avais passé la nuit au milieu de cargos à la dérive, comme s’il existait un vrai parking d’océan. Nous dérivions de concert, tous poussés vers la côte distante d’environ 180 milles nautiques par 1,5 à 2 nœuds de courant favorable, dans 25 nœuds d’un alizé dynamique, sur une mer clapoteuse, désordonnée.

 

Au lever du jour je suis passé dans une zone où se trouvaient de drôles de cargos transformés en ce que je soupçonne être des plateformes pétrolières poubelles, à l’image de celle présentée ici en bas de page. Celle-ci étant la plus aboutie de celles que j’ai observées plusieurs heures durant, dont certaines ressemblaient plus à des épaves qu’à des plateformes répondant à toutes les normes de sécurité. En ancien journaliste soucieux de mesurer le poids de chaque mot, de n’écrire que des faits avérés et contrôlés, je ne saurais trop m’avancer aujourd’hui. Mais mon instinct m’incite à croire qu’un réel scandale se développe au large des côtes brésiliennes. Dès mon retour à terre je mènerai une investigation à ce titre, car si je que je pressens est exact, la menace sur l’environnement marin est terrifiante ! Or, la crise des cours du pétrole et ses conséquences sur le Brésil, ainsi que les causes du tsunami de corruption au plus haut niveau de l’État sous la présidence Lula, m’engagent à donner du crédit à ce que j’imagine être des plateformes-poubelles à jeter après usage, dans les eaux territoriales brésiliennes ou juste à l’extérieur, là où les pirates ne risquent rien ou presque.

 

C’était donc le 11 avril, un mardi de brise, sous un soleil torride, sans l’ombre du plus petit nuage sur 360° d’horizon.

 

Le vent s’est progressivement renforcé au lever du jour. Je naviguais grand-voile à un ris et solent, la plus grande voile plate en avant du mât. En milieu de matinée, la brise dépasse quinze nœuds et se renforce avec régularité au fur et à mesure que le soleil s’élève dans le ciel. L’alizé est vif. Normalement, c’est-à-dire sous pilote automatique, je devrais remplacer le solent par la trinquette, ce petit foc de brise tout-terrain. L’objectif est de garantir une vitesse de surface comprise entre douze et quatorze nœuds, sans forcer. A la barre, je me suis mis en tête que je ne suis pas là pour "beurrer les toasts", comme on dit dans la cuisine des Tontons Flingueurs. Je suis motivé par une simple réflexion : "Maintenant que je suis à la barre, si j’étais en course en équipage, je ferais comment ?". "Bah je mettrais du charbon dans la machine, pardi !" Par conséquent, je laisse le solent en l’air et je conserve la trinquette sagement roulée. En avant, à fond !

 

A 85 degrés du vent réel, Boogaloo est complètement "quillé" (la quille orientable hydraulique est basculée au maximum au vent pour compenser l’effet de la brise dans les voiles qui fait giter / pencher le voilier) pour un gain de puissance. J’ai complètement descendu la dérive pour qu'il s’appuie dessus et stabilise sa course en longitudinal. J’ai effectué un de mes réglages préférés à cette allure, écartant les points de tire le plus à l’extérieur qui soit, vrillant les voiles pour un maximum de puissance à leur base, afin que l’air s’échappe sans contrainte en altitude, évitant le tangage et trop de gite. Boogaloo devient alors magique. Sa tenue de route est exemplaire. Je ne bouge la barre que de quelques centimètres. Je n’ai même pas besoin de relancer dans les vagues pour aller chercher le surf. Le planning est permanent. Gité au maximum de ses capacités, les pieds de chandeliers dans l’eau, naturellement calé sur son bouchain, mon P’tit Bonhomme de seize mètres est à la parade. Le vent s’est stabilisé entre 19,5 et 20 nœuds au maximum. Pendant plus de quatre heures jamais le speedomètre n’affiche moins de seize nœuds. Nous nous offrons des sommets de jouissance à 22 nœuds, soit deux nœuds supérieurs à la vitesse du vent réel. Je n’avais encore jamais réussi cela par cette force de vent. Seul bémol, nous poussons près de trois nœuds de courant. Cette performance historique de Boogaloo ne laisse aucune trace sur la carte, où nous ne sommes crédités que d’un maigre 13-14 nœuds de moyenne sur la durée. Mais quel fantastique plaisir partagé tous les deux !

 

Je finis par lever un peu le pied lorsque le vent se renforce encore, revenant à une combinaison classique : grand-voile à un ris et trinquette, dans une zone où le trafic maritime est tel que je passe mon temps à foncer à l’intérieur éteindre les alarmes de routes convergentes avec toutes sortes de navires - surtout les gros suppliers qui alimentent les plateformes pétrolières en divers matériels encombrants - et les alarmes de proximité. A la énième intervention, la fatigue aidant et Boogaloo sautant une vague au moment où je passe du cockpit à la cabine, je me fracasse le haut du crâne avec une extrême violence dans le montant supérieur en carbone de la descente. Je m’entaille sérieusement le cuir chevelu. Fragile du disque entre la troisième et la quatrième vertèbre en souvenir de mes cavalcades en Zodiac dans les années 70 (Newsletter n°19), puis bien sonné dans un choc violent en traversant le Courant des Aiguilles après Bonne-Espérance (Kids Newsletter n°12), j’aggrave l’état de mon pauvre disque. Et j’ai le crâne en sang. Un temps groggy, je résous le problème assez simplement : un gros paquet d’essuie-tout sur la tête, la capuche de ciré bien serrée par dessus et on verra cela plus tard. Je reprends la barre de Boogaloo qui a continué quasiment tout droit pendant que je faisais l’idiot. Car j’ai encore cinq heures à barrer avant le dernier stop au parking océanique précédant l’arrivée au Brésil. Or, la brise est trop bonne pour ralentir l’allure en raison de soins qui peuvent attendre. Boogaloo d’abord.

 

Ce problème d’écrasement de disque est à l’origine d’une belle rencontre à Rio. Conseillé par mon ami qui connaît évidemment la grande colonie française établie sous les bras levés du Christ du Corcovado, je me retrouve entre les mains d’un ostéopathe, François Prunet, qui devra d’ailleurs me prodiguer deux séances pour venir à bout de mon blocage du cou qui m’empêcha de tourner la tête en milieu de séjour. Pas facile pour suivre des yeux les jolies silhouettes de Copacabana ! Comme avec Manuel Mendes à Cape Town (Newsletter n°9), la rencontre avec François est du domaine de l’évidence. En quelques phrases il s’avère que nous partageons des valeurs communes, une même philosophie de la Vie et des aspirations identiques en faveur d’un monde authentique, plus juste, plus honnête, avec une nature préservée et un Océan sauvegardé. Tous deux rebelles et passionnés, nous arpentons chacun nos chemins de traverse avec passion.

 

Les liens entre les yacht clubs de Monaco et de Rio de Janeiro m’ont permis une douce escale entre les attentions bienveillantes de Aloysio M. Teixeira, patron du bel établissement Copacabana Praia Hotel, idéalement situé dans la rue Francisco Otaviano qui relie Copacabana à Ipanema, où Maxime et moi avons séjourné. Je retrouverai d’ailleurs Aloysio début juillet au Yacht Club de Monaco, où il séjournera à l’invitation de son ami Pierre Dhainaut et de Bernard d’Alessandri, Secrétaire général du grand club monégasque.

 

Nous avons également été chaleureusement accueillis dans l’enceinte du Iate Clube do Rio de Janeiro par son vice-Commodore, Vicente Arruda Filho (photo ci-dessus). Sur les conseils de mon vieil ami de près de quarante ans, Didier Kelly, que je n’ai malheureusement pas réussi à voir à Rio, nous avons été assistés techniquement par Carlos Raposo, l’associé du célèbre champion olympique Eduardo "Edu" Penido et par son collaborateur Alison - qu’il ne faut pas provoquer au "moulin à café" (colonne avec manivelle double qui permet d’actionner les deux winches principaux du bord), car le bougre a du muscle et de l’énergie à revendre. Fichtre !

 

Grâce à Philippe Roger (SkySat) et à Cécile d’Estais - Griboval, mon épouse et vigie de notre expédition, tout a été mis en œuvre avant que je n’atteigne Rio afin de trouver quelqu’un capable de solutionner nos problèmes de pilotes automatiques. C'est ainsi que nous avons vu arriver Igor F. Stelli, Argentin de naissance, Brésilien de mariage et son collaborateur. Pour faire simple : LA perle rare. En une journée de travail intensif, puis une demi-journée de tests et réglages en mer, Igor a identifié les problèmes, puis il les a solutionnés grâce au matériel confié à Maxime par Philippe Roger. Nos girouettes ont même été réparées de problèmes anciens et re-calibrées à la perfection. Bref, en complément de Philippe Roger en France, je n’imagine plus gérer l’électronique embarquée d’un bateau à voile sans le concours de Igor et de sa troupe, où que ce soit sur la planète !

 

En définitive, le problème venait du moteur du pilote lui-même sur le pilote principal, pourtant changé avant le grand départ par un des meilleurs spécialistes bretons de l’électronique embarquée. Les charbons "collaient" et le moteur s’arrêtait brutalement sans raison particulière autre que sa propre défaillance, puis ne redémarrait plus. Ou redémarrait sans explication, pour se bloquer quelques minutes plus tard. L’autre problème, sur le pilote de secours, était un câble légèrement endommagé à son entrée dans le capteur d’angle de barre. Ces deux pannes totalement aléatoires étaient absolument impossibles à détecter en mer, à fortiori par un solitaire.

 

Mon honneur de marin est sauf et j’ai gagné dans la partie un spécialiste multi marques qui n’arrive pas à bord en commençant par dénigrer le travail accompli par ses prédécesseurs et avec le désir tellement évident d’en repartir le plus vite possible. Merci aussi, Igor, d’être revenu entre un avion à 2h00 du matin et un autre à 10h00 pour rebrancher les girouettes et pour vérifier une ultime fois que les pilotes étaient bons pour le service. Promis, lorsque je ferai escale, un jour, à Salvador de Bahia où tu résides, nous irons écouter de la bossa nova ensemble et goûter aux différentes variantes de caïpirinha…

 

Justement, en évoquant la caïpirinha, spécialité locale, je ne peux clore cet épisode au sujet de Rio de Janeiro sans quelques confidences. Vous dire d’abord que j’ai eu peur le premier jour au Brésil, vers 16h00, après la longue douche et le premier repas à terre depuis le 25 janvier. Peur de sortir de l’hôtel. Non pas en raison d’une supposée insécurité. Simplement à cause du bruit, de la foule, des voitures et des autobus. Très peur des autobus et des taxis, surtout. Des vélos aussi. Tout allait trop vite autour de moi et j’ai failli me faire rouler dessus à plusieurs reprises. Même par un des nombreux surfeurs à vélo, torse nu en short et tongs, une main sur le guidon et l’autre pour tenir le surf, en route ou au retour de la plage de Copacabana ou de celle d’Ipanema. Car les vagues y sont différentes.

 

J’ai été frappé de voir tous ces êtres, très jeunes ou sans âge, allongés dans la rue, défendant leur bout d’asphalte comme un bien précieux, cachant leurs quelques trésors contre eux sous un drap pour les mieux lotis, ou sous un morceau de papier pour les plus démunis, en guise de couverture lorsqu’ils dorment le jour. La nuit est trop imprévisible, dangereuse pour ces gens à hauteur du ruisseau, pour s'assoupir et risquer de perdre ce qui pour vous et moi n'a plus de valeur, mais qui représente tant quand on a rien. Même un simple sac avec quelques paquets de gâteaux qu’un solitaire n’a pas apprécié assez pour les déguster au large, revêt une grande valeur pour ces êtres dont le regard est désormais vide à force d’être exclu de la Vie. Que de misère, quelle tristesse ! Mais que faire ? Et le Christ du Corcovado, représentation de Dieu, n'est-il là que pour se faire photographier par les touristes du monde entier ?...

 

En fréquentant les quartiers délaissés par les touristes une fois minuit sonné, j’ai été surpris et profondément ému par ces essaims de jeunes femmes qui patientent debout aux abords de certaines terrasses de Copacabana, essayant de capter le regard d’un mâle prédateur qui n’en fera qu’une bouchée pour quelques centaines, voire dizaines de reals après négociation, comme on chipoterait le prix de l’entrecôte chez son boucher. Ou simplement pour un peu de tendresse partagée lorsque les détresses des deux sexes se télescopent. Des groupes de jeunes cariocas, probablement descendues des favelas, trois à quatre fois plus nombreuses que d’hommes attablés devant un verre d’alcool, maintenant que les cours de l’or noir ont définitivement plongé vers les abysses de la crise pétrolière et que les européens du Nord sont allés exercer ailleurs leurs talents pour piller Dame Nature de manière plus rentable.

 

J’ai croisé ces regards. Je m’y suis attardé avec curiosité d’abord. Malaise ensuite. J’y ai lu évidemment une invite au premier degré. Mais surtout un terrible manque d’affection, une attente de beaucoup plus qu’un acte sexuel tarifié sans saveur. Je ne sais pas si j’avais alors le regard d’un père, d’un frère, d’un ami ou simplement d’un potentiel consommateur. Je ne sais pas quelle image de moi, mes yeux et mon attitude leur ont transmis. N’ai-je été pour elles qu’un mâle furtif avec des reals ? J’ai été interloqué par des frimousses à peine sorties de l’adolescence, aux traits fins et à la silhouette des jeunes filles de magazines. Elles patientent stoïquement en attendant les premières lueurs de l’aube pour regagner leur nid, fourbues d’avoir piétiné dans la nuit de tous les excès, au mieux pour quelques billets bleus (100 R / 30 €), ou marrons (50 R / 15 €) au pis aller. Ou le portemonnaie vide. Elles repartent sûrement blessées de n’avoir recueilli de leurs yeux où pointent encore l’espoir et une forme d’innocence, que des regards inquisiteurs sans chaleur humaine autre que celle que procure artificiellement aux hommes égarés l’ivresse de la caïpirinha. Et elles reviendront demain.

 

Je suis donc reparti de Rio avec quelques-uns de ces regards pourtant lumineux en tête. Parce qu’il ne faut jamais oublier qu’au milieu de mon océan de bonheur sur l’eau il y a à terre beaucoup d’âmes en mal de respect et d'amour. En cela, Rio est bien une ensorceleuse, sournoise, dangereuse, malheureuse. Emotif, surtout de retour de mer, trop sensible au malheur d'autrui et impuissant face à la détresse des allongés des rues ; inapte à communiquer en portugais pour transmettre de l'espoir avec des mots simples qui réconfortent et parlent d'avenir meilleur que le présent, je ne suis pas persuadé de retourner à Rio…

 

 

* J’écris cette newsletter le mercredi. Elle est traduite et préparée le jeudi, puis publiée sur le site de l’association (www.oceanoscientific.org) et transmise aux abonnés le vendredi matin.

Après avoir rasé les moustaches de ce drôle de navire, je m’éloigne, perplexe. J’ai constaté qu’il ne bouge pas ; qu’il n’a d’ancre ni à la proue, ni à la poupe ; qu’aucun remous ne traduit des mouvements d’hélice. Il se maintient donc arrimé au fond d’une autre manière. Ce pilleur d’océan m’interpelle et il me tarde d’en savoir plus sur ces cargos en fin de vie recyclés en ce que j’imagine être des plateformes-poubelles d’extraction de pétrole.

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Lundi 24 avril 2017

Expédition 2016-2017

Mise à Jour

20°62' Sud - 38°55 Ouest

Dernière ligne pas droite

 Après une escale technique de dix jours, Yvan Griboval à bord de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" a quitté Rio de Janeiro (Brésil) samedi 22 avril en début d’après-midi (18h00 TU), cap sur Monaco où son arrivée s’organise en vue d’un accostage au ponton du Yacht Club en milieu de matinée du vendredi 2 juin.  

Samedi 22 avril en début d’après-midi en baie de Rio de Janeiro, Yvan Griboval reprend la mer dans un vent léger et un ciel plombé. Des brises favorables lui sont promises dès le milieu de la nuit suivante pour mettre le cap vers l’Equateur, afin de revenir dans l’Hémisphère Nord, en route pour Monaco, sa destination finale.

Photo Maxime Dréno - OceanoScientific

Quatre difficultés caractérisent cette fin de parcours du solitaire. D’abord, il y a la traversée du Pot au Noir, cette zone tropicale inhospitalière parsemée de calmes et de grains violents. Ensuite, le plus gros morceau est le contournement de l’anticyclone de Sainte-Hélène au gré d’une immense boucle dans l’Ouest, avec des brises soutenues, mais également des risques de calmes. A moins qu’un hypothétique passage s’ouvre à l’Est. Troisième difficulté, l’approche de l’Europe pour s’engager dans le Détroit de Gibraltar. Cette fin de navigation en Atlantique est promise face au vent, peut-être même au louvoyage, dans une mer cassante. Enfin, avant de déguster une coupe de Moët et Chandon bien fraîche au ponton d’honneur du Y.C.M., il faudra s’accommoder des humeurs de la Méditerranée : calmes et coups de vent de fin de printemps.

 

Bref, encore une quarantaine de jours de travail de marin. Pas forcément la partie de ce tour du monde la plus simple. Heureusement, Christian Dumard analyse la météo en routeur attentif et aide Yvan à trouver la meilleure voie pour cette ultime ligne …pas droite du tout !

Jeudi 13 avril 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #22

22°54' Sud - 43°10 Ouest

En escale à Rio de Janeiro

Yvan Griboval à bord de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" est arrivé à Rio de Janeiro (Brésil) mercredi 12 avril en milieu de matinée en heure locale, soit au terme de son 118e jour de navigation en solitaire depuis son départ de Monaco le 17 novembre dernier et, surtout, 71 jours après avoir quitté Cape Town (Afrique du Sud) jeudi 26 janvier (Newsletter n° 11), dont 60 jours consacrés à la campagne océanographique réussie sous le 40e parallèle Sud (Communiqué du 3 avril), dont le passage au Cap Horn dimanche 26 mars (Newsletter n° 20). Il aura ainsi navigué neuf jours sans pilote automatique - la raison de son escale au Brésil - alignant plus de 120 heures de barre au total, souvent dans une brise soutenue, au gré de plusieurs séquences de plus de douze heures non-stop, dont la plus importante fut de 16h30, pour couvrir les 990 milles nautiques (1 800 km) en route directe qui le séparaient de l’escale lorsque ses pilotes automatiques se sont révélés inopérants. Au total, Yvan a donc parcouru exactement 28 596 milles nautiques (53 000 km) depuis Monaco.

Yvan Griboval vient de rouler le solent (grand foc) de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" et va s’engager dans le chenal de Rio, au pied du Pain de Sucre et sous le regard bienveillant du Christ du Corcovado, qui se trouve sur le sommet situé juste au-dessus de l’extrémité de la bôme (espar qui retient la grand-voile vers le bas). Soixante et onze jours séparent cette image de son départ de Cape Town le 26 janvier. Photo Maxime Dréno - OceanoScientific

Accueilli au pied du Pain de Sucre par son fidèle second et préparateur technique, Maxime Dréno ; par son ami Christian Chatenet, un grand spécialiste du marketing sportif, ancien directeur général adjoint du Stade de France pendant une dizaine d’années et désormais établi depuis six ans au Brésil comme consultant ; ainsi que par Carlos Raposo, associé du célèbre régatier et coureur au large brésilien Eduardo "Edu" Penido, Médaillé d’Or aux J.O. de Moscou en 1980 sur dériveur 470. Boogaloo est amarré dans la Marina da Glória.

 

Grâce au Yacht Club de Monaco, la petite équipe française reçoit la précieuse assistance locale du célèbre Iate Clube do Rio de Janeiro. Yvan Griboval devrait repartir de Rio pour Monaco après huit à dix jours d’escale. Le marin-explorateur solitaire est attendu jeudi 1er juin au ponton d’honneur du Yacht Club de Monaco, dont il porte fièrement les couleurs.

Mercredi 5 avril 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #21

37°37' Sud - 39°97' Ouest

Escale technique à Rio

Quelques heures après avoir terminé avec succès l'expédition océanographique de 60 jours dans le Courant Circumpolaire Antarctique (voir communiqué) sous les trois caps (Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn), Yvan Griboval s'est trouvé confronté à un sérieux problème lundi 3 avril à bord de l'OceanoScientific Explorer "Boogaloo".

 

Ses deux pilotes automatiques sont en effet hors service. Malgré six heures de bricolage sous les directives de notre partenaire Philippe Roger (SkySat), Yvan n'a pas réussi à faire un pilote en état de fonctionner des deux défaillants. De ce fait, il fera un petit détour à Rio sur la route de Monaco. Il a ainsi 1 000 milles nautiques à parcourir en ligne directe, soit environ 1 300 à 1 500 nautiques en réalité, car il navigue en partie dans du vent contraire le contraignant à louvoyer.

 

Cet exercice est particulièrement délicat pour un solitaire sur ce type de voilier de performance. Tout à bord devient vite impossible et si personne ne tient la barre, homme ou pilote, le voilier est livré à lui-même et les sorties de route sont rapides et parfois brutales. Compte tenu de ces conditions difficiles de navigation les Newsletters sont suspendues.

 

Au terme de ce marathon où le sommeil va manquer, Yvan devrait atteindre Rio entre le 10 et le 12 avril. Compte tenu des liens étroits entre le Yacht Club de Monaco, dont Yvan et Boogaloo portent les couleurs, et le Iate Clube do Rio de Janeiro, tout est mis en œuvre pour que l'escale soit rapide et efficace.

Sans pilote automatique, Yvan Griboval est rivé à la barre plus de quinze heures par 24h00. Un marathon de 1 300 à 1 500 milles nautiques environ, soit un peu plus d'une semaine pour atteindre Rio. Un combat contre la fatigue et la perte de lucidité. Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Lundi 3 avril 2017

Expédition 2016-2017

Communiqué

40° Sud - 40° Ouest

 

Succès de l’Expédition OceanoScientific 2016-2017

Yvan Griboval en solitaire à bord de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" (16 m) a terminé avec succès dimanche 2 avril 2017 la première campagne jamais réalisée de collecte de données océanographiques à l'interface océan - atmosphère à la voile dans le Courant Circumpolaire Antarctique sous les trois caps : Bonne-Espérance (Afrique du Sud), Leeuwin (Australie), Horn (Chili), sans aucun rejet de CO2 ni déchet. Ces informations inédites sont destinées à la communauté scientifique internationale en charge de l'étude des causes et conséquences du changement climatique, via l’Ifremer, Météo-France et le CNRS.

 

Dimanche 2 avril à 21h20 TU (23h20 à Paris), en franchissant le 40e parallèle Sud en provenance et à destination de Monaco, Yvan Griboval a donc terminé la mission océanographique entamée le 1er février dernier à 7h26 TU, lorsqu’il a pénétré dans les Quarantièmes, soit au terme de soixante jours de navigation entre 40° Sud et 56° Sud, dont le passage du Cap Horn dimanche 26 mars.

 

Yvan Griboval, attendu à Monaco à la mi-mai, a déclaré : "C’est une grande fierté d’avoir réussi cette campagne océanographique à la voile, sans polluer, pour observer une zone maritime peu ou pas explorée. Cette expédition est le fruit de dix ans de travail, notamment pour mettre au point l’OSC System, ce matériel unique de collecte et de transmission automatiques de données scientifiques".

 

"Au-delà de la mission océanographique et du défi sportif que représente un tour du monde à la voile en solitaire, je considère primordial d’observer puis de témoigner, pour mobiliser le plus large public en faveur de la nécessaire préservation de l’Océan".

 

"Je reviens vers la terre animé de la farouche volonté de tout mettre en œuvre pour que ce désert océanique entre le 40e et le 60e Sud soit préservé de toute surpêche, de toute exploitation des fonds marins. Il est impératif que cette zone fantastique où la vie se développe encore comme ce devait être le cas sur l’ensemble de notre planète il y a des centaines, voire des milliers d’années, soit définitivement sanctuarisée".

 

"Nous avons le devoir vis-à-vis de nos enfants et des générations futures de leur laisser au moins cet espace du Globe totalement préservé des pillages que l’Homme a réalisés partout ailleurs. Ce XXIe Siècle doit être celui du respect de la Nature, pour éviter le pire et pour entamer la Renaissance de notre environnement naturel, à commencer par l’Océan qui représente 70,8% de la planète Terre".

 

Cette expédition organisée par l’association philanthropique d'intérêt général OceanoScientific est soutenue et encadrée par l’Ifremer, Météo-France et le CNRS. Elle est patronnée par la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO (COI-UNESCO) avec le concours du JCOMMOPS et de Mercator Océan. Elle est soutenue par l’Institut océanographique, Fondation Albert 1er, Prince de Monaco ; par la Fondation Prince Albert II de Monaco ; par le Yacht Club de Monaco ; avec les encouragements du Centre Scientifique de Monaco.

Vendredi 31 mars 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #20

46°85' Sud -43°81' Ouest

Au rendez-vous du Horn

Seconde partie

 

Le Cap Horn doublé dimanche 26 mars à 16h18 TU (18h18 à la nouvelle heure française), je navigue désormais* en Atlantique Sud, cap au Nord-Est. L’ambiance a totalement changé par rapport au Pacifique, c’est frappant. De surcroît, je flirte avec la zone des icebergs, dans une eau de mer aux alentours de cinq degrés et je progresse dans une brume où tout est gris, froid, sans soleil. Je suis dans un univers étrange, parfois propulsé par des courants de plus de deux nœuds qui projettent l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" dans un clapot de folie où nous sommes malmenés dans un fracas de chocs assourdissants. Nous nous sommes même échoués de nuit par 2 500 mètres de fond …dans un paquet d’algues de 80 à 100 mètres carrés et plusieurs mètres d’épaisseur, la vitesse passant instantanément de 10 nœuds à zéro. Un épisode nécessitant une demi-heure de marche arrière à la voile pour se dépêtrer de ce méli-mélo atlantique qui nous dévorait. Même si j’ai encore une petite semaine à naviguer sous le 40e Sud, ne serait-ce que pour boucler la partie purement océanographique de mon expédition, je peux d’ores-et-déjà retenir quatre mots clés de ce Grand Sud de tous les extrêmes : Liberté, Vie, Puissance, Beauté.
 

C’est fait, le Horn est là-bas derrière, dans le sillage. Ce cap qui a toujours eu droit de vie et trop souvent de mort sur ceux qui l’approchent, m’a accueilli avec des conditions comme on ne peut pas en imaginer de plus belles dans les parages. C’est une superbe récompense au terme de plus de 59 jours de Grand Sud depuis Cape Town. J’ai été très honoré et je lui en suis vraiment reconnaissant. Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

En préparant cette expédition de longue date, je m’étais imaginé réaliser la navigation entre les caps de Bonne-Espérance et Horn à une vitesse moyenne de dix nœuds, sans pour autant me contraindre à quelque objectif sportif que ce soit. D’ailleurs, jamais au cours des 59 jours depuis Cape Town, je n’ai vérifié où j’en étais de ce souhait. Je craignais même que mon rythme de Sénateur du Grand Sud dans l’Océan Indien n’ait mis à mal ce désir. En définitive, j’ai parcouru 15 110 milles nautiques (28 000 km) de Cape Town au Cap Horn en très exactement 59 jours 4 heures et 50 minutes, soit à la moyenne de 10,63 nœuds. Ce qui illustre le fait que Boogaloo, même avec seulement quatre voiles utilisées : grand-voile, solent (grand foc), trinquette (petit foc) et foc ORC (tourmentin / foc tempête) est un fier coursier capable de belles et rapides trajectoires. Chapeau P’tit Bonhomme !

 

Liberté - Le sentiment permanent le plus fort de cette navigation dans le Grand Sud est celui d’une totale, d’une infinie liberté. Quelque chose de tellement plus fort qu’une navigation atlantique où les repères sont proches. Où le choix de la route est dicté par la terre. À éviter ou à atteindre. Dans ce désert océanique de l’Indien et du Pacifique réunis, il n’y a aucune contrainte autre que celles que je m’impose, librement. Libre d’aller, libre de faire, libre de penser, libre de croire. LIBRE.

 

Évidemment, en permanence, il faut composer avec la mer, avec le vent, adapter le bateau à son environnement. Mais jamais ce ne sont des contraintes à cette liberté. Seulement des actes pour demeurer en harmonie avec cet univers, qui peut être accueillant ou humiliant. C’est un choix personnel, pas celui de la mer ni du vent ou d'un tiers. Car ce ne sont pas les éléments qui décident de ce que je suis. En accord ou en désaccord avec l’Océan. Mais moi-même, en adoptant une attitude appropriée ou non. Nous ne sommes que des étrangers en ces zones. Il faut se comporter avec beaucoup d’humilité pour goûter à la vraie Liberté. C’est un état d’esprit, ce n’est pas acquis, ni garanti. Il ne suffit pas de plonger Sud sous le 40e parallèle. Ça se conquiert à force de respect pour ce fantastique environnement. Et d’envie aussi. De volonté, sûrement.

 

Dans cette zone maritime du Grand Sud plus qu’ailleurs on est 100% responsable de soi. Les Autres n’y peuvent rien : ni bien, ni mal ; ni assistance, ni contrainte. C’est cela la vraie Liberté.

 

Maintenant, je comprends mieux et j’apprécie différemment la phrase de Bernard Moitessier dans "La longue route" (Editions Arthaud - 1971) : "Le bateau c’est la liberté, pas seulement le moyen d’atteindre un but". En effet, c’est le bateau qui permet de jouir de cette liberté océanique. Mais le Grand Sud ne se traverse pas comme une mer parmi d’autres. J’ai toujours été frappé par les récits de coureurs qui étaient en mer dans ces parages ou en revenaient et décrivaient cela comme l’enfer. C’est qu’ils avaient un but qui était autre que de naviguer pour être en osmose avec l’Océan. Le Grand Sud n’était pour eux qu’un parcours obligé. Ils sont passés à côté de l’essentiel, voilà tout. Dommage pour eux. Quant à moi, paraphrasant Jean-Paul Sartre : "L’enfer, c’est les autres", ce n’est pas l’Océan, j’y suis chez moi !

 

Vie - Au passage des Kerguelen, à la vue des immenses algues surgies des profondeurs abyssales, j’ai pris conscience que j’étais dans un univers qui était probablement en tous points identique à celui qui nous a précédé de plusieurs centaines, milliers, millions d’années. Un univers demeuré authentique à ces latitudes.

 

Il y a tellement de vie partout. Les oiseaux d’abord. En 59 jours, pas une journée ne s‘est achevée sans que je n’aie été accompagné de toutes sortes d’oiseaux. Des albatros bien évidemment, mais plein d’autres espèces qui volent, pêchent si loin de terre, à proximité de Boogaloo, nous considérant naturellement dans le paysage comme si nous y avions toujours été. J’ai été impressionné par la quantité de krill, ces minuscules crevettes qui évoluent en surface et s’échouent sur le pont à chaque vague intrusive. Même les calmars se coincent à bord dans les cordages, déposés par la mer de passage.

 

L'Océan fait naître des algues partout à bord malgré la basse température. Le tableau arrière de Boogaloo, les têtes de gouvernails et les socles d’hydro générateurs sont ainsi devenus des œuvres abstraites aux verts et marrons dominants d’algues envahissantes. C’est la Vie qui va grand train, conquérante, sans contrainte.

 

Je suis parti en expédition pour réaliser cette première en matière d’océanographie avec l’envie de retrouver l’Indien, de découvrir le Pacifique, de vivre libre quelques mois dans cet univers où j'ose être moi.

 

Or, je reviens avec un tout autre sentiment, une rage profonde qui me submerge et m’émeut au-delà de la raison : on ne peut pas laisser le Grand Sud aux mains des puissances de l’argent, on ne peut pas laisser cet univers pillé comme le reste de notre planète l’est crescendo depuis le XVIe Siècle. C’est impossible !

 

Je rentre à terre pour porter ce message simple avec toute l’énergie puisée en plus de soixante jours de communion avec l’Océan du Sud. Je rentre à Monaco pour transmettre à qui de droit ce que le Grand Albatros m’a dit au nom du Peuple du Grand Sud. Il m’a nommé Ambassadeur de ce désert océanique et je lui ai fait le serment que je reviendrai, car là est ma patrie.

 

Puissance - Dans le Grand Sud, il n’y a de douceur que dans le vol de l’albatros qui compose des arabesques au gré de la brise, se jouant des courants d’air comme un pianiste de sa main droite pour révéler les accords qui font vibrer l’âme. Je pense à Hélène Grimaud et à son émouvante interprétation d’un concerto de Sergueï Vassilievitch Rachmaninov. Sans musique à bord - moi qui l’aime tant, car je ne veux être dérangé d’aucune manière de l’écoute de mon bateau - j’entendais les envolées passionnées de ma pianiste préférée en regardant les oiseaux épouser la houle avec grâce. Quelle magie… Hélène a les loups, j'ai les albatros. Même combat pour la vie.

 

Tout le reste n’est que puissance. Violence parfois. Souvent. La force du vent, l’énergie des vagues, la brutalité des déferlantes, la soudaineté des phénomènes qui accompagnent les fronts froids au summum d’une dépression... Tout. Tout est puissance sans limite. Plusieurs fois nous avons été secoués au-delà du raisonnable, couchés aussi. Histoire de montrer qui est le patron en ces eaux agitées. Histoire d’éviter de sortir du cadre de l’intense humilité qui sied en ces parages. A tout moment, il faut se rappeler qu’on est juste toléré dans cet environnement inchangé depuis des siècles et des siècles. Pas de comportement conquérant, pas de triomphe à la petite semaine et encore moins de sentiment de victoire. On est Rien face à l’Océan. Et c’est bien là, La Vérité.

 

Beauté - Il m’est impossible de trouver les mots pour décrire ce que j’ai vu. Comme les couleurs du ciel au coucher du soleil ne sont issues d’aucune gamme Pantone. Dans le Grand Sud on évolue dans l’exceptionnel 24 heures sur 24. C’est d’une beauté pure, tellement fascinante, sans qu’aucune présence de l’Homme ne vienne perturber la lumière et les couleurs. C’est une forme d’égoïsme que j’assume de me dire que j’ai ces millions de reflets incroyables au fond de mon cerveau, en bonne place dans mon cœur, et que je ne partagerai qu’une poignée de photos à l’arrivée. C’est un luxe que je m’offre sans partage, je le reconnais.

 

L’immense avantage de naviguer en solo dans le Grand Sud est la disponibilité permanente à l’environnement : 100% attentif. Et quel environnement ! Je suis conscient de cette fabuleuse opportunité qui m’a été donnée de vivre 59 jours et plus, car j’ai encore une petite semaine de navigation sous le 40e Sud et je remercie l’Océan d’avoir ainsi toléré que je lui griffe le dos de mon sillage passionné et admiratif.

 

Définitivement marqué par la lecture de "La longue route" de Bernard Moitessier à l’âge de quinze ans, en 1972 (Newsletter n° 19), je n’imaginais pas qu’il me serait offert de naviguer une journée avec lui à l’invitation de Loïck Peyron. Cela était planifié le dernier lundi du mois d’août 1992, alors que Loïck préparait son deuxième Vendée Globe, cette fois-là sur Fujicolor III, un ketch à artimon-aile. La rencontre Moitessier - Peyron avait été organisée par Bernard "Le Professeur" Rubinstein, célèbre journaliste qui fit les grandes heures du Neptune Nautisme de Henri de Constantin. Ce rendez-vous tombait parfaitement dans mon propre planning, car il coïncidait avec le lundi suivant la troisième des 24 éditions annuelles du Trophée Clairefontaine des Champions de Voile que j’ai eu l’honneur et l’immense plaisir de concevoir et de réaliser pour le Groupe des Papeteries de Clairefontaine, grâce à Antoine Legris et à son regretté père Pierre. C’était à la fois une opportunité ce lundi du Clairefontaine …et tout le problème.

 

Christophe Auguin était invité au Clairefontaine en 1992 comme Champion pour avoir remporté au printemps le BOC Challenge (tour du monde en solo avec escales) en monocoque de 60 pieds (18,20 m). Il effectuait ainsi sa toute première compétition en catamaran à armes égales. Or, à la surprise générale, il a raflé la mise devant Alain Gautier, Loïck Peyron et cinq autres stars, dont Yves Loday, médaillé d’or olympique deux semaines plus tôt en catamaran Tornado à Barcelone avec Nicolas Hénard - nouveau président de la Fédération Française de Voile depuis samedi 25 mars. Respect pour Auguin ! Félicitations à Nicolas et bon vent pour assumer cette lourde responsabilité dans le sillage de Jean-Pierre Champion qui a tant fait pour notre sport.

 

Une tradition s’était vite instaurée au Clairefontaine de La Trinité-sur-Mer : la troisième mi-temps, ou plutôt l’ultime régate, aux Chandelles à Carnac. Au Chandelier, plus exactement, la petite salle à gauche en entrant, où nous marins et consorts avions nos habitudes de longue date grâce au bienveillant accueil de Jeff Callec son patron. Les presque locaux de l’étape, comme Alain, Loïck et Yves s’en dispensaient et rentraient sagement chez eux à Larmor-Plage, au Pouliguen et à La Baule une fois descendus du podium. Les autres étaient de la fête. Et quelle fête !

 

Christophe avait rapporté de son tour du monde un goût certain pour les alcools blancs d’Amérique du Sud et leurs différents mariages de boissons infidèles. Sportif dans l’âme, il proposa vers trois heures le lundi matin de remettre son titre de Champion des Champions en jeu au gré d’une nouvelle compétition : le Trophée Tequila Rapido des Champions. Aussitôt l’assemblée se prépara à l’événement. Roger Zabel, qui était resté Trinitain après son émission Samedi Sports en direct du Trophée Clairefontaine sur TF1 la veille au soir, au gré d’une production millimétrée par Brigitte Huault-Delannoy, s’était proposé comme arbitre international en supplément de son rôle de chef ambianceur. Quelle énergie le "Rodgeur" ! Il avait donc été décidé unanimement qu’il prendrait place derrière le bar. Serge Madec, premier vainqueur du Clairefontaine, en 1990, toujours prompt à se dévouer pour les grandes causes, avait proposé ses services comme assesseur de Maître Roger. Un tandem éprouvé en toutes occasions, surtout les plus festives. Quant à Jeff Callec, ayant opté pour l’ignorance des faits plutôt que leur cautionnement, il avait fermé Les Chandelles à l'heure légale et nous avait laissé les clés du Chandelier.

 

Chaque team étant constitué d’un compétiteur, de stratèges et de quelques groupies, la compétition pouvait commencer. Sans surprise cette fois-ci, Christophe Auguin conserva son titre. Inutile de préciser que malheureusement les résultats de cet important événement très sportif ne se retrouvèrent pas dans L’Équipe. Par contre, nous fûmes heureux de ne pas occuper non plus d’espace dans la rubrique faits divers de Ouest-France ou du Télégramme, car les gendarmes qui avaient attendu toute la nuit, ballons à la main pour inscrire quelques célèbres voileux à leur tableau de chasse, avaient été contraints par le règlement - et on ne rigole pas avec le règlement quand on porte l‘uniforme ! - de rentrer à leur base avant le lever du jour. Pas nous.

 

Évidemment, à 8h45 ce même lundi matin, heure du rendez-vous sur le ponton de La Trinité, j’étais toujours au fond de mon lit de l’Hôtel Le Rouzic, dans une douce torpeur aux relents de tequila. Je ne fis donc pas connaissance de Bernard Moitessier. Désolé, je ne l’était que partiellement. Car cet acte manqué mettait en évidence que je voulais absolument conserver de Bernard Moitessier l’image que je m’étais forgé de lui à la lecture des ses belles pages en 1972. Je redoutais en fait de découvrir vingt ans plus tard un autre Bernard Moitessier. Le Trophée Tequila Rapido de Christophe n’avait été qu’un prétexte de circonstance pour tout simplement protéger et entretenir le rêve de mes quinze ans, afin que l’envie de le réaliser ne risque pas de s'émousser.

 

* J’écris cette newsletter le mercredi matin. Elle est traduite et préparée le jeudi, puis publiée sur le site de l’association (www.oceanoscientific.org) et transmise aux abonnés le vendredi matin.

Dans la brume épaisse, par une eau de mer à 5° et sachant par les images satellites d’il y a quelques mois que la procession des icebergs qui remontent vers le Nord-Est n’est guère éloignée de ma route actuelle en Atlantique Sud, je jette un œil dans le gris ambiant au cas où, sans réelle conviction. Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Vendredi 24 mars 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #19

53°56' Sud -77°77' Ouest

Au rendez-vous du Horn

Première partie

 

Depuis mardi 21 mars c’est l’automne dans le Grand Sud. Nous avons dépassé ce jour-là le 90e méridien Ouest, bouclant ainsi trois-quarts du tour du Globe. Le froid est prégnant sous le 50e Sud et je vais au-delà du 56e. Il est temps de s’extraire du Pacifique, de doubler le Horn, d’éviter la procession des icebergs qui remontent vers le 38e parallèle Sud Atlantique, puis de cingler vers l’Hémisphère Nord retrouver la douceur du printemps. Lorsque j’écris ce texte* l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" surfe vers la pointe sud du continent américain. Nous longeons les côtes chiliennes en diagonale pour atteindre et doubler le cap mythique dimanche 26 mars, ou peut-être lundi. Je croise en ce moment* le sillage de Joshua Slocum au sortir du Détroit de Magellan et je vais inscrire le mien dans celui de Bernard Moitessier, qui a tant influencé mon adolescence. Je navigue en ces parages avec humilité, craignant toujours qu'une avarie ne survienne, ne réalisant pas trop que le rêve de mes quinze ans s‘accomplit au fil des milles ; que mon défi d’être le premier homme à mener une expédition océanographique à l’interface mer - air dans ces contrées peu ou pas explorées à la voile et sans brûler un seul litre de gas-oil, est en passe d’être couronné de succès.

C’est terminé la liberté d’aller au gré du vent dans le désert océanique. Le Cap Horn approche, il faut retourner à la table à cartes pour soigner cette phase de navigation où les dangers ne manquent pas. Surtout que je souhaite le voir de près ce gros caillou mythique. Si possible... Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Il est rassurant, à l’heure où l’image facile et déstructurée envahit notre quotidien, où les échanges entre les êtres humains se résument en des agglomérats de 140 signes qui s’évaporent en alimentant le brouhaha de la rumeur, de constater que c’est par la lecture de livres, de récits d’aventures, de bons gros bouquins qui sentent le papier, qu’on déguste en plusieurs jours et qu’on relit par gourmandise, que naissent les rêves et se révèlent les passions.

 

A écouter ce qu’en rapportaient mes parents, j'ai été attiré par la mer dès le premier contact visuel. C'était sur la jetée de Dieppe. Agé de quelques mois, je gigotais dans les bras de ma Mère en tendant les bras à l’horizon, tout en râlant de ne pouvoir m’échapper du protecteur giron maternel. Depuis que j’ai l’âge de réfléchir, je n’ai qu’un but suprême, courir les océans. Mais c’est bien la lecture de "La longue route" de Bernard Moitessier, en 1972, qui me marque au point de décider d’une farouche volonté : j’irai moi aussi faire le tour du monde en solitaire par les trois caps, j’irai naviguer dans les tempêtes sans savoir s’y on y survit, j’irai doubler le Cap Horn !

 

A quinze ans on est influençable. Malléable comme de la pâte à modeler. Les couleurs se mélangent. A cet âge, certaines œuvres laissent plus que d’autres une empreinte indélébile au plus profond de soi, au point de guider l’être humain vers un destin plutôt qu’un autre. Cette année 1972 de mes quinze ans, alors que je passe l’essentiel de mon temps hors Institution Join Lambert (Rouen) à Saint-Valéry-en-Caux où toutes les occasions sont bonnes pour sortir du port, dont celle de régater sur Requin, plusieurs influences se carambolent. Il y a la vérité crue de "J’irai cracher sur vos tombes", signé par Boris Vian sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Je le dévore un incroyable nombre de fois. J’y découvre la perversité, que l’homme est un danger pour l’homme. A l’été, bravant l’interdiction faite aux moins de 18 ans (c’est pratique d’être de grande taille !), je vois le chef d’œuvre "Orange Mécanique" de Stanley Kubrick. J’en retiens la violence. Et la puissance évocatrice de la musique pour exprimer ce qu’on ne dit pas, ce qui est invisible à l’œil. Des symboles où les sentiments exprimés par une mélodie sont plus forts que la parole et le texte. Ludwig van Beethoven m'apparaît au-delà de la musique, vecteur d'émotion.

 

Parallèlement, mon cercle d’amis du Centre de Voile de Saint-Valéry (CVSV), où je suis moniteur et bientôt secrétaire sportif, a une moyenne d’âge d’environ huit à dix ans supérieure au mien. Ils ont les problématiques de ceux qui ont vécu Mai 68 en province. Jean-Louis à la guitare, Régis, Eric, Jean-Pierre, Paul, Claire, Evelyne, Corinne et moi et quelques stagiaires adoubées de passage chantons Ferrat : "Que la montagne est belle" et Brassens : des "Copains d’abord" à "Non, les braves gens n’aiment pas que l’on se moque d’eux", ainsi que plein d'autres titres encore. Le répertoire des paillardes est riche aussi, avec une dévotion toute maritime pour le bon abbé de Camaret. Mon Père, pardonnez-nous ! Toutefois, ambiance maritime de bord de Manche face à l’ennemi anglais oblige, nous entonnons comme un  hymne à la voile, le fameux “Au 31 du mois d’août, nous vîmes venir sous l'vent à nous…", cher également à Eric Tabarly lorsque nous fêtâmes dans la joie, l'allégresse et force Anjou rouge les cinquante ans de son frère Patrick au Bono - où repose Bernard Moitessier - comme à Francis Vallat le fondateur des Clusters Maritimes Français et Européen, qui chaque année de sa présidence française réussissait à le faire entonner à toute l’assemblée des Assises Nationales de l’Économie de la Mer. Sacré Francis !

 

A Saint-Valéry, dans le grand dortoir du premier étage du CVSV, assis par terre, on reprend les refrains en cœur, de plus en plus fort au fur et à mesure que le niveau des bouteilles tend à la marée basse. Je ne fume pas et laisse mon tour lorsque le pétard circule. Pas la tournée de whisky. Puis, lorsque la nuit est profonde, que le village dort toutes lumières éteintes au bruit des drisses qui frétillent dans les mâts, alors que la brise nocturne s’est déjà levée et ride la mer d’été, on va folâtrer en petits groupes à la démarche incertaine sur la digue qui mène à la lanterne rouge de l’entrée du port. Sous la lune et les étoiles d’août les silhouettes se rapprochent et se fondent. Les doigts s’entremêlent en serments muets et les lèvres s’épousent en longs baisers. C’est l’année de la découverte de l’autre sexe. Qu’il est doux l’épiderme féminin révélé comme un trésor au bout de la jetée. La mer c’est bien, les filles aussi. Elle se prénommait Evelyne, elle avait 22 ans. Quelle belle année 72 !

 

Merci à mes parents, Roger et Cécile, de m’avoir laissé ainsi découvrir la Vie au-delà des limites convenues de l’adolescence, plus vite que ne le recommande le manuel d’une saine éducation selon Saint-Pierre et tous les Saints, de manière anarchique, parfois excessive, mais jamais trop dangereuse en fait.

 

En cette pétillante année 1972, mon univers de jeune garçon dont les racines s’abreuvaient il y a peu encore des écrits de Voltaire où "l’homme est bon", sous influence chrétienne des prêches de tolérance et de générosité, vole en mille morceaux. Je ne vais plus à la messe, il y a régate ! La quête de liberté absolue de Bernard Moitessier qui tourne le dos à une société de consommation qu’il exècre, affligé par l’attitude de l’Homme prédateur au point d’offrir ses droits d’auteur au Pape "afin d’aider à reconstruire le Monde" alors qu’il n’a pas le sou, m’ouvre une voie que je n’imaginais pas. Ma rébellion naturelle a trouvé un exutoire au sentiment diffus mais tenace que je ne mes sens pas à l’aise sur terre. La mer sera donc définitivement mon univers de référence, là où je serai Moi.

 

Joshua Slocum (1844 - 1909) réalise son tour du monde en solitaire au terme de plus de 30 ans de service dans la marine de commerce, de tout jeune matelot de seize ans à commandant de grandes et belles unités. A la retraite il s’ennuie ferme et appareille à l’âge de 51 ans pour son fantastique périple d’Est en Ouest de 1895 à 1898. A son retour, il raconte, il écrit. A la lecture de son livre : "Sailing Alone Around the World" et séduit par ce récit, Jack London entre en contact avec lui, puis décide à son tour de se lancer dans un tour du monde à la voile, en 1907 sur Snark. Après 18 mois et pour diverses raisons, Jack London cesse sa circumnavigation. Mais il raconte, il écrit. Bernard Moitessier (1925 - 1994), marqué par ses lectures de London donne à son premier bateau, une jonque, le nom de Snark en référence et en hommage à l’écrivain qui lui a ouvert la voie. Tout comme en 1960 il dénomme Joshua son plan Jean Knocker construit chez Méta en Saône-et-Loire. Car lui aussi a lu "Sailing Alone Around the World" et y a puisé l'énergie d'aller conquérir l'horizon.

 

C’est encore un livre qui est à l’origine de la longue route de Bernard Moitessier. Après avoir effectué une navigation en double avec son épouse Françoise à bord de Joshua sur le trajet Polynésie - Espagne par le Cap Horn, établissant alors le record de navigation à voile sans escale d’un yacht en 126 jours (1965-66), il relate cette aventure dans le livre "Cap Horn à la voile". Mais pressé, stressé par son éditeur qui veut absolument disposer de l’ouvrage imprimé pour le Salon Nautique de Paris, Bernard Moitessier bâcle son travail d’écrivain pour tenir les délais. L’éditeur est ravi, le livre se vend. Bernard Moitessier, lui, se désole, se maudit d’avoir agit ainsi. De ne pas avoir bien raconté. Il sombre même en profonde déprime. Dans le but de se racheter vis-à-vis de lui même, il décide d’entreprendre une "traversée gigantesque". Pour la raconter, pour écrire un livre.

 

Là, cette fois-ci, pas de doute, Bernard Moitessier prend son temps ! Ayant terminé sa longue route en 1969 il transmet son manuscrit à Jacques Arthaud (le père de Florence), dont la première qualité n’était pas la patience, avec un an de retard sur le planning des Editions Arthaud. "La longue route" est achevée d’imprimer en 1971, juste à temps pour le Salon Nautique de Paris 1972. Le succès est immédiat. Plus de cent mille exemplaires sont vendus, dont celui que m’offre Pierre Landau, mon Parrain.

 

Seconde partie, une fois le Horn doublé : vendredi 31 mars.

 

* J’écris cette newsletter le mercredi matin. Elle est traduite et préparée le jeudi, puis publiée sur le site de l’association (www.oceanoscientific.org) et transmise aux abonnés le vendredi matin.

Il est impossible de restituer par l’image ce qu’ont voit, ce qu’on vit en mer. Ici nous sommes sous un grain de pluie d’une violence inouïe, le vent s’est stabilisé à 43-45 nœuds et j’estime la hauteur de la vague environ deux cent mètres derrière Boogaloo à plus de six mètres. On ne dirait pas, n’est-ce pas ?

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Vendredi 17 mars 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #18

41°53' Sud - 110°22' Ouest

Et les Quarantièmes rugirent…

Lorsque vous lirez cette newsletter* je serai à moins de 2 000 milles nautiques (3 700 km) du Cap Horn - une petite dizaine de jours de navigation - soit déjà plus de 90 jours en solitaire depuis Monaco, dont plus de 45 dans le Grand Sud une fois le Cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud) doublé. Désormais, nous sommes, l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" et moi, en mode Performance. Objectif : négocier au mieux une petite molle d’anticyclone juste en début de week-end, puis se faufiler entre deux dépressions en plongeant plein Sud-Est pour doubler le "Cap Dur", comme le surnommaient avec crainte, surtout, et respect, de fait, les combattants de la mer et du vent sur les trois, quatre et cinq-mâts de la ligne New-York - San Francisco au temps de la Ruée vers l’or, à une époque où la liste des disparus au Horn était plus longue que celle des cap-horniers arrivés en Californie. Au regard des prévisions météo à dix jours, le gros mauvais temps devrait être dans le sillage. C’était en début de semaine. Et les Quarantièmes ont rugi !

Pendant que j’installe une ligne de vie en fond de cockpit, Boogaloo continue d’enchaîner les surfs à plus de vingt nœuds en se délectant de cette brise fraîchissante en avant de la dépression. La cavalcade dans le Grand Sud se poursuit à un rythme grandissant à l’approche du Horn. Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

"La dépression du 14 mars sera probablement la plus creuse que tu rencontreras dans l’Hémisphère Sud", précise notre routeur Christian Dumard dans son analyse météo quotidienne du 11 mars. Dumard, c’est pas Proust. Un minimum de texte débarrassé de tout superlatif accompagne les forces et directions du vent ainsi que les Way Points (WP - Points de passage) recommandés. C’est sobriété & efficacité. Un mot, c’est une info. Lorsqu’il ajoute et répète durant trois analyses : "Attention à la mer : 6-7 mètres", je comprends que la partie va être sérieuse.

 

Dans l’attente de la montée en puissance des éléments, je me prépare : techniquement par un contrôle encore plus attentif des éléments vitaux de ma monture ; psychologiquement en essayant d’éviter toute poussée de stress. Cependant, à proximité du Point Nemo (Kids Newsletter n° 18) où je me trouve encore, aucun espoir d’assistance n’est à attendre.. Par conséquent il faut redoubler de vigilance. Je veille à m’alimenter en augmentant la dose de calories et je me repose plus qu’à l’accoutumée. La course contre la montre avec le front froid en avant de la dépression sera dénuée de toute phase de sommeil, ou n’en tolèrera que quelques minutes volées de-ci, de-là. Or, je dois être performant, affuté même.

 

Très en avant de la dépression, on navigue dans une carte postale. Le ciel est d’un bleu éclatant sans voile de pollution, juste parsemé de petits nuages blancs élégants en diable. La brise de 18-22 nœuds est conciliante et Boogaloo trotte plus qu’il ne galope. La mer est d’un bleu profond aux quelques crêtes blanches. Pour la décoration. Telle une bouteille de Badoit sur la table de déjeuner de deux copains se régalant d’un confit de canard aux pommes-de-terre salardaises parfaitement rissolées. Qu’est-ce que j’en ai envie après trois mois de lyophilisé !...

 

La dépression qui chasse dans notre sillage en se rapprochant inexorablement nous enveloppe progressivement de ses attributs les plus menaçants. Elle remplace rapidement le bleu, clair ou foncé, par le gris. De plus en plus foncé. Noir maintenant. Le vent monte et je réponds en diminuant la voilure. D’un ris dans la grand-voile, je suis passé à deux dès 25 nœuds de brise établis avec rafales. Devant, la trinquette est de service, performante et infatigable. Les oiseaux qui m’accompagnent fidèlement ont disparu. Mes amis Coco et Gros Pépère les albatros, même la Famille Pataplock pétrels & puffins chère à ma fille Léa, ont émigré en des zones plus pacifiques. Leur absence crée un manque. Je me sens vraiment seul. Privé des monologues avec mes compagnons du Sud, je parle à mon bateau. Une façon d’endiguer le stress qui couve.

 

En maîtresse des éléments, la dép’ a décidé d’instaurer la nuit plus tôt aujourd’hui. Comme un couvre-feu. Ce n’est pourtant que le milieu d’après-midi. Le décor est dramatique, la brise siffle dans les haubans. Dans le Grand Sud, avec 32-34 nœuds de vent, les déferlantes naissantes sont écrêtées d’écume filante. Boogaloo, cherche l’ouverture dans les vaques d’une étrave agressive, pour s’engager ensuite dans des glissades qui font blanchir la mer autour de nous, dans un fracas de chocs et de soubresauts. La partie a commencé. Je ne sais pas analyser ce qui domine entre adrénaline et stress, mais la tension nerveuse est élevée.

 

Au-delà des informations transmises par Christian Dumard et des WP qu’il me recommande, je travaille à bord avec les excellents fichiers Navimail2 de notre partenaire Météo-France. J'en exploite la précision grâce aux nombreuses fonctionnalités du logiciel Adrena. J’imagine des scenarii, je calcule, je suppute. En dernier recours, j’observe le ciel et, comme d’habitude, je laisse mon instinct de marin aguerri me guider. Je décide alors d’une stratégie, d’une route. Sans hésiter, sûr de mes choix.

 

Dans le cas présent, j’ai déduit que si je remonte vite vers le Nord plutôt que de me laisser glisser à l'Est, je pourrais ensuite me positionner deux à trois heures avant l’arrivée du front avec un meilleur angle par rapport à la brise - plus portant (vent trois-quarts arrière) - et dans un meilleur axe également par rapport aux vagues. Car cette arrivée du front froid s’accompagne de grains, que Christian m’annonce potentiellement de 45-50 nœuds. Or, si je me projette avec les polaires de vitesse utilisées depuis le départ de Cape Town, je n’y arriverais pas. Avec les meilleures polaires de vitesse de Boogaloo depuis son origine ce serait tout juste possible. La décision s’impose : on va mettre du charbon dans la machine. Mon plan Finot-Conq a des capacités étonnantes. Il suffit de le solliciter pour en profiter.

 

Au lieu de faire le dos rond et d’adopter une route où nous allons subir et résister, je choisis donc l’attaque sans concession. En prévision des hostilités, moi qui ne porte jamais de harnais, sauf pour filmer et photographier sans avoir à me tenir, j’ai vérifié toutes les lignes de vie sur le pont et j’en ajoute même une en fond de cockpit pour pouvoir manœuvrer avec les mains toujours libres en toutes circonstances. Préventivement, je passe le harnais dans la cabine pour régler les sangles au mieux. A l’intérieur tout était bien arrimé. Mais je vérifie. Je suis définitivement un maniaque de la vérification permanente. Avec l’humilité des gens de mer qui savent que face à l’Océan et au Vent on est rien, je me sens prêt. L’adrénaline domine désormais le stress.

 

L’anémomètre affiche 33, puis 35 nœuds, on saute à 40, puis 43. Ça se stabilise. Avec rafales, quand même. Mais jamais plus de 47,6 nœuds.  Je suis passé sans tergiverser au troisième ris dans la grand-voile. Étarqué plat, bien propre. Performant. Devant, le foc ORC (tourmentin) a remplacé la trinquette sagement roulée. J’ai réglé cette voilure comme si j’avais une meute de concurrents à mes trousses à l’approche d’une ligne d’arrivée. Avec de la détermination et une bonne dose de hargne, je le reconnais. Comme à l’époque où je pratiquais ce sport à titre professionnel, débordant d'envie. Dehors, nous y sommes, ça cogne dur.

 

Au vent de travers, à 100° par rapport au vent réel, nous attaquons dans les couloirs de houle. Cela me rappelle lorsque j’avais 17 ans à Saint-Valéry-en-Caux. Responsable de la sécurité des régates de dériveurs de mon club, je veillais sur les petits voiliers qui chavirent en sillonnant le plan d’eau de la sorte. Jamais face au vent ou au vent arrière, toujours dans les couloirs et en zigzag, toujours à fond. Au point de ne plus trouver d’équipier-ière pour m’accompagner. Pourtant c’était top, avec de longs sauts de vagues vent de travers. Et quelle efficacité en intervention rapide de sécurité !

 

Ce ne sont pas les déferlantes qui cassent sur les seize petits mètres du voilier, c’est l’étrave rageuse de Boogaloo qui va au contact et les explose. Comme animé d’une âme et d’un mental de guerrier. Puncheur, celui que j’appelle "P’tit Bonhomme" dans notre intimité de navigation en solitaire, a pris la main. Je ne suis plus que passager de mon bolide qui vibre de tout son être de carbone. La mer ne cesse de grossir. Voiles ajustées pour offrir à Boogaloo des atouts de conquête, pilote automatique réglé, je suis quasiment inutile sur le siège de veille. Juste en veille quoi. Je fais une incursion à l’intérieur pour m’alimenter de barres de céréales maxi calories, en refermant la porte fractionnée de descente pour éviter toute intrusion d’eau de mer dans mon home sweet home, car le cockpit se remplit quasiment en permanence. Le rythme de Boogaloo est tel que je suis contraint de crocheter le harnais au gros tube de renfort qui court du fond de coque au pont, devant ma couchette relevée. Je n’ai pas envie de visiter la cabine en vol libre ! Merci, j’ai déjà donné (Newsletter n° 17).

 

Toute la nuit se passe ainsi. Nous obtenons les performances souhaitées au-delà de ce que Boogaloo a délivré depuis sa mise à l’eau avec plus de 65 000 milles nautiques au compteur. Comme imaginé au départ de l'action, nous entamons la séquence finale avant le passage du front froid à 145° du vent. Tout schuss. Avec le bon angle par rapport aux vagues, dont certaines, pyramidales, sont impressionnantes. On n’en distingue que les énormes taches blanches des déferlantes fluorescentes sous de rares éclats de pleine lune, à des sommets élevés. A voir ce spectacle grandiose que j’ai recherché avec passion, même si ma Foi s’arrête où commence la religion, je reconnais que je suis dans la Main de Dieu. Je suis petit riquiqui, solitaire de peu d’importance dans un monde où la mort n’est pas le contraire de la Vie mais en est simplement une étape, comme la Naissance, mais à l’autre extrémité. Quelle fantastique émotion !

 

Au terme d’une telle séquence, il y a toujours la cerise sur le gâteau. Et quelle cerise ! Une fois le front passé il y a une grosse saute de vent, un petit coup de mou d’Éole, puis la sarabande reprend de plus belle. C’est à ce moment-là qu’il faut empanner, virer de bord vent arrière pour repartir de plus belle sous l’autre amure (côté du voilier où on reçoit le vent). Cet exercice de style dans ces conditions est un test de la capacité du marin en solo à réaliser une manœuvre de qualité dans les pires conditions, sans finir en vrac, couché sur l’eau. Bienveillant, Christian Dumard m’avait écrit : "Ne prends pas de risques avec l’empannage. Ça mollit bien après le front et après la pluie. Ce n’est pas bien grave si tu fais du Nord durant deux ou trois heures avant d’empanner." Sympa, mais je suis tellement dans une logique de performance, avec de l’adrénaline à revendre, que je ne vais pas attendre la fin de la nuit pour empanner. Je ne veux rien perdre du nouveau vent.

 

Avant de monter sur le pont, je répète intérieurement et par ordre chronologique les tâches, les gestes, ma position dans le cockpit pour les enchaînements. Histoire de pimenter le jeu, avec trois ris dans la grand-voile je dois empanner sans les bastaques, ces haubans volants qui reviennent aux angles arrières du voiler et qui maintiennent le mât. L’enchaînement doit être parfait. Je prépare tout : je surveille l’anémomètre pour n’avoir que 30-32 nœuds dans une petite molle ; que Boogaloo soit en haut d’une montagne et non dans la dangereuse vallée. Maintenant ! J’enclenche YES sur la fonction GYBE (empannage) du pilote automatique et j’enchaîne rapidement les gestes, précis. Puis je hurle à faire vibrer le gréement : Ouuuaaahhhooouuuu !!!!! Boogaloo est reparti au surf, bastaque à bloc, grand-voile et ORC parfaitement réglés sous la nouvelle amure. Empannage réussit.

 

Je reçois quelques heures plus tard un message mail de Christian, hors nos échanges quotidiens : "Tu n’as pas molli. 14,6 nœuds de vitesse moyenne avec 39 nœuds de vent moyen, c’est pas mal." Bah oui, mon Boogaloo, on n’a pas molli, n’est-ce pas ? P’tit Bonhomme de seize mètres, va…. Pendant ce temps, l’OSC System collectait inlassablement toutes les six secondes les données océanographiques que nous sommes venus chercher dans ces Quarantièmes Rugissants, puis en expédiait un lot toutes les heures par satellite à la communauté scientifique internationale. La routine de l’Expédition OceanoScientific, quoi.

 

* J’écris cette newsletter le mercredi matin. Elle est traduite et préparée le jeudi, puis publiée sur le site de l’association et transmise aux abonnés le vendredi matin.

Vendredi 10 mars 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #17

44°93' Sud - 141°61' Ouest

Pacifique, mais agité !

En route vers le Cap Horn que je devrais doubler dans un peu plus de deux semaines, je trace des M très aplatis sur la carte (voir la cartographie) : vent arrière bâbord amures (le vent venant de ma gauche), empannage (virement de bord vent arrière), puis tribord amures (de ma droite), empannage, encore bâbord, empannage et tribord…. L’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" glisse ses seize petits mètres sur la longue houle à bonne vitesse, surfant dès que possible, mais exposé aux vagues traversières, qui parfois déferlent rageusement. Grâce à la qualité du routage réalisé par Christian Dumard, nous évoluons dans un couloir où j’évite le plus méchant des dépressions plus au Sud et les molles des anticyclones plus au Nord. Ce qui ne nous empêche pas, Boogaloo et moi, de vivre des heures animées dans ce Pacifique plus agité que ne l’était celui de Fernand de Magellan, qui lui donna ce nom en 1521 lorsqu’il se fît dévorer par l’énorme anticyclone et ses calmes domiciliés à l’ouest de l’Amérique du Sud, sur la route de l’Asie. D’ailleurs, heureusement que ce bon Fernand et ses drôles de bateaux ne se sont pas aventurés là où nous venons de passer....

Voilà comment est le pont par 40 nœuds de brise et plus ! Cette image a été réalisée au niveau du cockpit, au vent, à hauteur d’homme. La tâche orange c’est le foc ORC (tourmentin). Le trait bleu, c’est une partie du logo OceanoScientific de la grand-voile à trois ris. Le reste, c’est le Pacifique. De très près !

Photo Yvan Griboval  OceanoScientific

L’anémomètre indique un minima de 35-37 nœuds de brise depuis plusieurs heures déjà. Les grains se succèdent sans intermittence avec des périodes à 45-47 nœuds. Correctement toilé avec ses trois ris dans la grand-voile et son mouchoir de poche à l’avant : le foc ORC dénommé également tourmentin, Boogaloo fait son affaire du vent. Moins de la mer. Depuis une quinzaine d’heures nous nous enfonçons tribord amures dans le Sud-Est, dans la dépression. Nous sommes dans l’attente du passage du front froid et de ses rafales. Ils génèreront une saute de direction du vent. Nous empannerons et repartirons bâbord amures, cap au Nord-Est. Dans les conditions actuelles, notre petite coque est malmenée, partagée entre de longues glissades rectilignes sur la houle éternelle que ce fort vent modèle de hauts sommets et les écarts dans le gros clapot anarchique qui perturbe cette harmonie à un angle de 45 à 90 degrés. Comment le pilote automatique arrive-t-il à s’y retrouver dans ce chaos permanent et n’effectue-t-il aucune sortie de route ? Cela demeure une énigme. Magique !

 

L’empannage dans cette forte brise, au cœur d’une nuit sans lune et sans étoile tellement le plafond est bas, est vécue comme un soulagement. Une délivrance. Ce devrait être le terme d’une navigation compliquée et inconfortable. En fait c’est juste le début d’une séquence quelque peu mouvementée.

 

Heureux d’être sorti de cette zone inhospitalière, je sens Boogaloo redevenu véloce et de bonne humeur. Il enchaîne les longs surfs dans le chuintement de l’eau filant le long de la coque en carbone au bruit d’un roulement de balais sur une caisse médium. Je ne demande pas mon reste et file sous le duvet, une fois le célèbre réveil "SamSam" (voir Newsletter 04) réglé pour un quart sommeil d’une petite heure.

 

A peine endormi, je suis réveillé par les mouvements désordonnés de Boogaloo. Surprenant… Dans un premier temps je ne détecte rien de particulièrement anormal, si ce ne sont les embardées du pilote automatique. De nuit, la porte de la "véranda" étant fermée je vois mal le cockpit à cause des reflets. Ce que j’appelle la véranda est la super protection transparente du poste de veille extérieur, une excellente réalisation de François Lamiot (AP Sellerie) qui agrandit significativement mon espace de vie abrité.

 

En cirés et dehors en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, je découvre le safran du gouvernail sous le vent relevé. C’est celui qui dirige le voilier. Comme cela c’était déjà produit le 10 février dernier à l’est des Kerguelen (photo ci-dessous), lorsque le safran au vent (inactif dans la conduite du bateau) s’était relevé au gré d’une collision avec un paquet d’algues abyssales. Nous venons donc de taper je ne sais quoi. Le fusible a joué son rôle de fusible. Nous avons sauvegardé le safran. Point positif.

 

Simple en théorie et au port, le remplacement du fusible et la remise en place du safran sont compliqués en mer. Surtout par force 7 à 8, avec quatre à six mètres de creux. De nuit, histoire de compliquer le jeu.

 

Il faut tout d’abord arrêter Boogaloo. Ce n’est pas : je mets le clignotant à droite, je gare le camion sur l’aire de parking et j’en profite pour aller aux toilettes. C’est arrêter un voilier de compétition dont vous ne pouvez pas débrayer le moteur, car avec sa corne en tête la grand-voile ne peut pas être amenée complètement sur le pont. De toute façon, il faut éviter de trop faire le bouchon dans les vagues. Il faut donc rouler la voile d’avant alors que Boogaloo fait des embardées de quarante degrés avec son gouvernail inopérant ; choquer complètement la grand-voile et mettre l’étrave à 70-80° face au vent pour calmer le bolide. Mais dans ses conditions, Boogaloo ne peut plus échapper aux vagues. Il ne peut plus esquiver les déferlantes comme le torero le taureau. Olé ! Pas olé du tout : nous sommes très exposés. Donc, on se dépêche…

 

Imaginez plutôt. Alors que le gouvernail gigote au rythme du bateau malmené par les vagues, il faut : chasser les morceaux de fusible dans trois orifices différents avec un tournevis et un maillet, à plat ventre sur le pont arrière le corps cassé en deux ; redescendre le safran avec l’aide d’un winch ; trouver la bonne position où les trois orifices sont alignés (que du plaisir !!!) ; engager le nouveau fusible ; engager l’agrafe dans un orifice de 1,5 mm du fusible et la refermer d'une seule main dans l’eau ; amarrer les petites ficelles qui retiennent le fusible de part et d’autre du gouvernail avec les doigts gourds ; souffler profondément et boire une grande gorgée d’eau en se disant : YES ! On a réussit. Une petite satisfaction quand vous lisez cela au coin du feu, une grande victoire à bord.

 

Le plus difficile est toute la phase au niveau du logement du fusible. C’est au ras de l’eau au port. Ça veut dire, dans ces conditions : un bras dans l’eau - l’autre, agrippé à la tête de gouvernail permet de demeurer à bord - et la tête souvent recouverte par les vagues qui frappent le tableau arrière. Je bénis mes 1,93 mètre et mes très longs bras - merci Maman, merci Papa -  car je ne sais pas comment un marin petit de taille réussirait l’affaire. Ne me demandez pas si je fais tout cela avec le harnais. Cela m’évitera de me faire réprimander, car un tel exercice nécessite la mobilité du corps hors du bateau et un harnais me gênerait durant cette phase délicate. Déjà qu’avec la veste de ciré, ça coince, alors le harnais, on oublie. Et puis faut aller vite.

 

Bon bah voilà. Affaire terminée. Je compte donc repartir dans mon duvet après avoir pris un thé d’autosatisfaction à la santé de mon Boogaloo.

 

Alors que je contemple la mer au lever du jour la tasse à la main, à la fin d’un surf, alors que nous sommes encore à 12-14 nœuds de vitesse, Boogaloo se fait prendre l’arrière par une grosse, vraiment grosse déferlante qui nous fait sortir de la route à angle droit. Un départ à l’abattée s’ensuit. C’est-à-dire un virement de bord vent arrière intempestif : la grand-voile se retrouve bloquée contre les bastaques (haubans volants) ; la quille inclinée à fond est donc du mauvais côté et couche Boogaloo en travers des vagues, aidée en cela par le ballast au vent et sa grosse tonne d’eau qui se retrouve de fait sous le vent. Du mauvais côté. Quille remise à zéro, pilote déconnecté et préservé, je prends la barre et je refais un empannage à la volée dans l’autre sens. Ce n’est pas comme cela que les manuels le recommandent, mais avec trois ris dans une telle mer, on ne va pas non plus concourir pour le titre de la "Manœuvre de l’Année". Et personne ne regarde, Coco et Gros Pépère les albatros ont la décence de tourner la tête à ce moment-là. Je fais vite !

 

Bon bah voilà. Quart sommeil. Enfin.

 

Deux heures plus tard à peine, alors que les grains nous assaillent avec l’anémomètre qui ne sait plus trouver de nombre inférieur à la tranche des 40 ; alors que l’état de la mer ne cesse de se détériorer, je me déplace à l’intérieur avec parcimonie. Pas question de ne pas se tenir. Une main bien agrippée, l’autre qui va saisir une main-courante, le corps qui s’appuie sur le meuble central ou la cloison de descente. La progression est lente et accidentée. Boogaloo déboule de façon désordonnée à 17 - 23 nœuds sous trois ris et tourmentin et il ne ménage pas son marin. Je suis au vent entre la descente et ma couchette lorsque qu’un énorme choc se produit, au vent également, de l’étrave jusqu’au cockpit.

 

On est cueilli par une super vague déferlante qui nous envoie au tapis. Boogaloo est couché sous le choc. Je pars dans un vol plané que je termine comme en tas comme un chiffon sur la coque sous le vent, amortissant partiellement ma chute de la main gauche et de la tête. On fait ce qu’on peut, n’est-ce pas ? J'ai pas fait cascadeur non plus ! Première réaction, la satisfaction. Pas une caisse n’a bougé à l’intérieur grâce à mon installation où tout est attaché, protégé. Outre le solitaire jeté comme une paire de chaussettes au fond d’un bac à linge sale, je n’ai à déplorer que le vol en piqué d’un sachet de thé, une dose de sucre, le tube de mayonnaise (pour le thon), une bouteille d’eau, la fin d’un paquet de pain d’épices (sur lequel je me venge) et la bouilloire. Bref, rien. Même les pamplemousses roses d’Afrique du Sud, bloqués par le filet de pêche qui les emprisonne dans leur bac, n’ont pas visité la cabine.

 

L’Arnigel pour l’hématome à la main, rien sur la tête c’est solide, de l’Embrocation Siamoise - la pommade magique du bord (1) - pour soigner les muscles endoloris et quelques cachets de Doliprane pour parfaire les soins et dans quelques jours j’aurai repris la grande forme antérieure.

 

Je vous rassure, ces animations ne peuplent pas mon quotidien. Heureusement ! Ce sont là des exceptions. Le reste du temps, même dans la forte brise et la grosse mer, la vie à bord est moins compliquée. Plus paisible. A condition d’être tolérant sur la définition du mot "paisible".

 

Toutes ces gesticulations n’empêchent pas l’OSC System de collecter automatiquement des données océanographiques à l’interface air - mer toutes les six secondes et de les transmettre, tout aussi automatiquement, toutes les heures par satellite à destination de la communauté scientifique internationale. Car on est là pour ça, n’est-ce pas ? La vie qui va, quoi…

 

 

(1) L’Embrocation Siamoise est une "recette de grand-mère" qui date de 1872. C’est un cocktail de sept éléments naturels actifs réunis par le Laboratoire VICTA LAB à Fontaine-sur-Ay (51160 - France)

Un palan constitué de sandows noirs, visibles au premier plan derrière le rail d’écoute de grand-voile, permet au safran de se relever et de sortir de l’eau lorsque le fusible se rompt. De cette manière il évite d’être endommagé lorsqu’il entre en collision avec un corps dur. Il ne reste plus qu’à le redescendre, remettre un fusible et le tour est joué. Dans la pratique ce n’est pas si évident... Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Le fusible de safran est une tige de carbone de dix millimètres de diamètre. La partie qui manque sur la photo est celle qui est restée dans l’épaisseur du safran lorsque celui-ci a heurté je ne sais quoi et s’est rompue. J’en dispose d’un stock à bord. Heureusement !

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Vendredi 3 mars 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #16

45°29' Sud - 176°48' Ouest

La sérénité du solitaire en mer

La Nouvelle-Zélande est désormais derrière nous. On coche "Fait" dans la job-list. Lorsque vous lirez ces lignes ce vendredi 3 mars* je serai en train de basculer de l’autre côté de l’antiméridien, c’est-à-dire que je passe de longitudes Est à des longitudes Ouest. Ma journée d’avance sur l’heure locale française devient une journée de retard. Je suis bel et bien en Pacifique. Il n’est pas encore l’heure de savoir comment je vais doubler le Cap Horn, mais c’est néanmoins le prochain objectif. Lointain, certes. Je suis environ à la moitié de la partie scientifique de l’expédition dans le Courant Circumpolaire Antarctique. Le volume de données collectées ainsi que le nombre d’échantillons océanographiques prélevés laissent présager que cette première expédition à vocation scientifique jamais réalisée ainsi à la voile est en bonne voie d’achèvement. Mais il y a encore une trentaine de jours à naviguer dans un immense désert océanique, le plus grand de tous. Rien ne sera acquis tant que nous ne serons pas sortis des Quarantièmes. La première qualité du marin qui veut aller loin étant l’humilité, ne nous en départons pas maintenant.

Navigation rapide au portant, Boogaloo qui surf tant et plus, c’est le Grand Sud sous son meilleur jour. Quotidiennement il est nécessaire d’effectuer une tournée d’inspection générale, histoire de vérifier si aucun risque d’avarie n’apparaît, car le matériel est soumis à de rudes efforts sans discontinuer. Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Je ne sais pas si le fait d’être fils unique prédispose à la navigation en solitaire ; si les longs, très longs après-midis à jouer seul dans sa chambre étant gamin favorisent l’acquisition de la sérénité qui sied au marin seul sur son bateau. Toujours est-il que plus les jours passent plus je me sens en osmose avec mon environnement : à l’aise à bord, serein sur la mer. Chaque jour qui file au gré des flots me permet de mieux comprendre ce qu’évoque Bernard Moitessier dans "La longue route". Cet ouvrage culte m’a fait rêver ce que je fais aujourd’hui, alors que je n’avais que douze ou treize ans. Je m’en veux de l’avoir oublié sur ma table de nuit à Cabourg tellement je prendrais plaisir à le relire une énième fois en ce moment, parfaitement in situ pour cela.

 

Je comprends mieux en effet combien il faut que les attaches terriennes soient solides pour rentrer au port alors qu’on est au large. Loin. Depuis longtemps. Je comprends mieux pourquoi, alors qu’il avait théoriquement course gagnée dans le Globe Challenge 1968-69 - remporté en fait par ce fantastique Robin Knox-Johnston auquel je voue une immense admiration - Bernard Moitessier a préféré ne pas remonter en Atlantique, mais poursuivre en Indien puis en Pacifique, loin du brouhaha de la civilisation consumériste réglée au rythme du marketing et de la publicité.

 

Dans cet esprit, lorsque des mères de famille, le regard chargé de respect et souvent de timidité, abordaient Florence Arthaud pour lui témoigner leur respect et la féliciter pour son courage de navigatrice, de vainqueur de la Route du Rhum 1990, Florence leur répondait toujours : "Mais c’est vous, Madame, qui êtes courageuse, de faire des enfants, de les élever. Moi je fais juste du bateau à voile, je m’éclate, ce n’est pas comparable. Ce que vous faites est beaucoup plus difficile !" Et une fois maman de Marie, son discours ne changea pas, bien au contraire. Sans forfanterie, ni fausse modestie, Florence exprimait en fait ce qu’est la vie en solo en bateau, qu’on soit en course ou pas d’ailleurs, car cela ne change guère au fond. La solitude demeure à l’unisson.

 

Aussi surprenant que cela puisse paraître pour un terrien, la phase la plus importante et la plus compliquée de la navigation en solitaire est la longue, parfois très longue période de préparation qui précède. A terre et non en mer. Ou si peu, juste pour valider le travail à terre. Un labeur de fourmi besogneuse qui dure à n’en plus finir, où on termine sept jours sur sept exténué par dix à douze heures d’efforts quotidiens avec la sensation que la job-list n’a fait que s’allonger au fil de la journée et que demain sera encore plus chargé qu’aujourd’hui. C’est à ce moment là, dans sa profonde solitude, les mains dans le cambouis et la tête dans les soucis financiers qui accompagnent malheureusement toute entreprise iconoclaste, loin encore du concert des encouragements et des félicitations, mais juste à la période où remarques et questions acerbes incitent au bon sens pernicieux de l’abandon, qu’il faut s’arcbouter, ne rien lâcher et, surtout, ne pas laisser mourir le rêve, éviter à tout prix que ne s’éteigne la flamme de la passion.

 

Dans ces moments de grands efforts de volonté, qui durent plus longtemps que celui du plaisir sur l’Océan, un cercle familial uni dans l’adversité et quelques amis fidèles : Jean-Marie, Olivier, Yann, Bernard,… font la différence. Font qu’on finit par larguer les amarres avec un canote prêt à affronter le pire. Font qu’on a envie de revenir au port. Sinon, comme Bernard Moitessier, on oublierait de mettre le clignotant à gauche après le Horn et on continuerait la longue route, pour prolonger l’infini de l’horizon par l’infini de l’horizon du jour d’après. Simplement parce qu’en mer la vie est moins dure qu’à terre.

 

A bord, chaque manœuvre est une promesse d’avenir radieux. Explication. Par exemple, le vent fraîchit, le pilote automatique augmente ses efforts et pourtant le sillage perd de sa rectitude. Les bruits du bateau qui force dans la vague s’intensifient. Soi-même on est malmené, chahuté. L’harmonie s’effrite inexorablement. Alors on décide de réduire. Soit prendre un ris, soit remplacer la voile d’avant. Le choix est simple. On sait alors qu’une fois la manœuvre effectuée on va aussitôt retrouver la sérénité du voilier bien équilibré, en harmonie avec son élément et qu’il fera à nouveau bon être à bord, qu’il sera redevenu agréable d’être sur l’eau.

 

Cette sensation, il est très difficile, voire impossible, de la ressentir à terre aussi intensément, aussi simplement. Trop d’éléments enchevêtrés, de circonstances qui nous échappent, de paramètres qu’on ne contrôle pas et que souvent même on ignore, font que lorsqu’on prend une décision on espère qu’elle sera bonne. Inch'Allah. A terre, il en résulte ainsi une propension au stress. Puis, peu à peu, surtout si le climat ambiant n’est guère enthousiasmant, on flirte avec l’anxiété. Que de courage il faut alors au terrien par rapport au marin, seul et si serein à son bord, loin de tout et surtout de ce qui est lourd à porter au quotidien les pieds sur terre.

 

Ceux qui ont dévoré intensément les années 80 comme on fait du bateau en solo - j’en fais partie -  peuvent légitimement trouver le début du XXIe Siècle de plus en plus compliqué à vivre. Alors qu’il n’y a peut-être jamais eu autant d’opportunités à tous niveaux depuis les grandes années de l’essor industriel à la charnière des XIXe et XXe siècles. Je fais partie aussi des grands optimistes d’aujourd’hui.

 

Au début des années 80 tout semblait possible : une longue dame brune débutait son concert en célébrant "Un homme, une rose à la main, a ouvert le chemin vers un autre demain …" (1) ; ceux qui avaient de l’argent et des actions en Bourse se réveillaient chaque matin mieux nantis que la veille ; ceux qui n’en avaient pas imaginaient devenir riches aisément ; votre appartement valait plus cher le soir que le matin ; la poudre blanche exacerbait les rêves, même si je me contentais de gin’to et Freddie Mercury cassait les codes : We Are The Champions ! And God save Queen. La richesse ne vînt pas forcément et le sida emporta Freddie. Mais on y a cru ! Parfois avec excès, la poudre blanche s’étant généralisée. Le gin'to aussi.

 

Conscient de l’importance du plaisir auquel j’accède si loin de tout, force est de constater que je me dispense sans souci en Sud Pacifique des échos de la campagne électorale présidentielle de mon beau pays et de ses aléas ; des annonces de ralliement de circonstance qui dureront moins longtemps que jonquilles au printemps ; de mariages idéologiques de la carpe et du lapin qui révèlent de drôles d’oiseaux. Je n’ai pas à subir l’électoralisme forcené qui doit envahir en une déferlante de "bonnes" intentions irréalistes les quotidiens et magazines, qui sature probablement les journaux télévisés comme la pollution atmosphérique plombe le ciel des grandes villes lorsque l’anticyclone hivernal fait stagner l’air nauséabond au-dessus des foyers. Et si la chance existait - je n’y crois pas, ni à la malchance, ça équilibre ! - quelle chance j’ai de naviguer si loin de toute cette vaine effervescence, d’où je vous écris. D’ailleurs, mes amis albatros me le répètent à l’envi.

 

Lorsque je bascule d’un côté de l’antiméridien à l’autre, je pense au Méridien de Greenwich qui passe si près de notre domicile de Cabourg, à Villers-sur-Mer. Également à la bouée "Greenwich" en Manche, mouillée par 00° W et 00° E à la fin des années 70 pour participer à la régulation du trafic maritime dans The Channel et déterminer des couloirs pour cargos "montants", côté France et "descendants", en face. Eh oui, dans The Channel, on navigue à droite Messieurs les Anglais ! C’est le méridien qui relie mon Pays de Caux (Fécamp - Saint-Valéry-en-Caux - Dieppe) aux côtes anglaises du Sussex (Lymington - Shoreham - Brighton). Soixante milles nautiques pour apprendre le large, perdre la terre de vue et vivre la mer la nuit.

 

Une fois cette bouée à poste, nous avions imaginé en 1980, ou peut-être 81, au Centre de Voile de Saint-Valéry-en-Caux (CVSV) qu’animait encore Paul Adam je crois, une régate de jour et de nuit sur la base d’un triangle : Départ de Saint-Val’, la bouée Greenwich et la bouée d’atterrissage de Dieppe à laisser à tribord et arrivée à Saint-Val’. Voilà à quoi je pense en franchissant la ligne opposée, celle aux antipodes de mes racines valériquaises. Dans ce petit bourg où naquirent conjointement ma passion pour la mer et ma conscience environnementale, encouragées par les pêcheurs locaux formés aux souffrances du Grand Banc, qui parlaient mieux le patois cauchois que le français et qui m’apprirent avec leurs mots et leur passion la faune et la flore de l’estran, dans le respect des cycles de la vie du monde marin.

 

Je m’en souviens avec d’autant plus d’acuité, que cette Greenwich Cup éphémère demeure un bon souvenir de régate. Non pas que ce fut une grande épreuve, car nous n’étions guère plus d’une demi-douzaine sur l’eau et l’enjeu n’était autre qu’une coupe de pacotille et une bière à peine fraîche au bar du club. C’est simplement parce que j’ai pris tellement de plaisir à barrer le Manzanita  de mes amis Alain Granget et Christine Selle, avec mon fidèle complice de transat en double (Twostar) François Carpente à la manœuvre, que le souvenir demeure intact en mon esprit si longtemps après. Manzanita avait en effet donné son nom à une petite série de voiliers de régate de 7,65 mètres de la jauge des Quarter tonners. Ce plan Ron Holland, particulièrement élégant au port et gracieux à la mer, avait remporté la Quarter Ton Cup 1977, le championnat du monde de la série, aux mains de Rodney Pattison, le talentueux barreur britannique Médaillé d’Or à Kiel aux J.O. 1972 de Munich en Flying Dutchman (FD) devant les frères Yves et Marc Pajot en Argent, après l'avoir été en 1968 à Mexico, toujours en FD, puis Médaillé d'Argent en 1976 à Montréal, encore en FD.

 

Sur l’évocation de ces doux souvenirs, de sensations de barre d’une grande finesse, de quelques coupes glanées de-ci, de-là de port en port et des éclats de rire de mon ami Alain Granget, aussi à l'aise en Quarter tonner qu'au volant d'un Range Rover survitaminé sur les pistes du Dakar ou d'une Porsche officielle sur circuit, je vous abandonne. Boogaloo aimerait en effet que j’échange la petite trinquette au profit du grand solent, car j’écris, j’écris, le vent faiblit et on se traîne ! Ce n’est pas le tout, mais on a de la route…

 

 

 

* J’écris cette newsletter le mercredi matin. Elle est traduite et préparée le jeudi, puis publiée sur le site de l’association (www.oceanoscientific.org) et transmise aux abonnés le vendredi matin.

 

 

(1) in "Un homme, une rose à la main" - Barbara - Concert à l'Hippodrome de Pantin - 21 novembre 1981

Vendredi 25 février 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #15

48°15' Sud - 147°22' Est

Revenir aux origines

Aujourd’hui, mercredi 22 février* je boucle mon 70e jour de mer depuis le départ de Monaco. Et j’estime à environ 70 jours le temps nécessaire pour aller amarrer l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" au ponton du Yacht Club de Monaco. Je dépasserai la longitude de Hobart ce week-end, cap vers les îles situées au sud de la Nouvelle-Zélande : Iles Auckland, Ile Campbell. Je n’ai personnellement jamais dépassé la longitude de Auckland (Nouvelle-Zélande) à bord de L’Esprit d’Equipe. Boogaloo n’est pas allé au-delà de Wellington, la capitale administrative néo-zélandaise. Nous nous préparons donc à une grande première l’un comme l’autre : le Pacifique. Soit un bon mois de navigation toujours plus Sud, puisqu’il faudra doubler le Cap Horn, situé à 55° 58 Sud, puis prolonger un peu vers l’Est, toujours dans les Quarantièmes, pour boucler l’expédition scientifique et pointer ensuite l’étrave vers le Nord. Depuis que je suis dans le Grand Sud, le passage dans l’Archipel des Kerguelen demeure un moment fort auquel je ne m’attendais pas.

Ce coucher de soleil dans l’Océan Indien marie à la fois le bleu des îles enchanteresses de sa zone tropicale, très, très au nord de ma position dans les Quarantièmes et le flamboiement du soleil du Grand Sud cerné d’une gamme de gris qui témoigne de la dépression passée et de celle à venir.

 Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

D’abord, rectifions une erreur commise dans des newsletters antérieures. La Mer de Tasman - et non de Tasmanie comme je l’ai écrit à tort, car découverte par Abel Tasman (1603-1659), navigateur néerlandais, premier Européen à y naviguer en 1642 - ne s’inscrit pas entre Océan Indien et Océan Pacifique, mais se situe en ouverture du Pacifique, dès la longitude de la pointe Sud de la Tasmanie, lorsqu’on arrive par l’Ouest. Elle baigne la côte Ouest de Nouvelle-Zélande, là où sur toutes les plages ourlées d’énormes rouleaux déferlants les autochtones ont cru bon de planter des pancartes : "Swimming is hazardous". Si je passe effectivement à proximité des Iles Auckland, c’est à ce niveau que je quitterai la Mer de Tasman. Mais l’entrée dans le Pacifique se fera par 146°55 de longitude Est, donc ce vendredi 24 février.

En pénétrant dans le Pacifique, le plus grand océan de notre planète, dont il recouvre environ un tiers (170 000 000 km2), j’aborde un moment fort de l’histoire de la découverte des océans et des continents, car c’est Fernand de Magellan qui baptise ainsi cet espace maritime au XVIe Siècle au sortir du détroit qu’il vient de découvrir au sud de l’Amérique, un peu au Nord du Cap Horn et qui porte désormais son nom. Comme le rappelle Stefan Zweig dans son excellent livre "Magellan" qui est adossé à "La Carrière d’un navigateur" de Albert 1er, Prince de Monaco, dans le minuscule vide poche qui me sert de bibliothèque de bord. Les autres ouvrages sont dans l’iPad.

 

"Magellan découvre son royaume (28 novembre 1520 - 7 avril 1521). La première traversée de l’océan inconnu - "Une mer si vaste que l’esprit humain peut à peine se la représenter", lit-on dans la relation de Maximilian Transilvanus - est une des prouesses les plus héroïques qu’ait connues l’humanité. Déjà la traversée de l’Atlantique par Christophe Colomb avait été considérée en son temps comme un exploit d’un courage incroyable et cependant elle ne peut être en rien comparée à la victoire que Magellan arracha aux éléments, au prix de privations sans nom." (1) "…l’océan mystérieux qu’à cause de l’absence totale de vents il appelle le Pacifique." (2)

 

En traversant la pointe nord de l’Archipel des Kerguelen (Kids Newsletter n° 14), qui s’inscrit dans un carré d’océan d’environ 150 kilomètres de côté, j’ai d’abord été frappé par la multitude et par la diversité des oiseaux. Ensuite, près de trois jours durant en son Est, j’ai été impressionné par l’importance des algues qui flottaient en surface et par leur taille (voir photo en bas de page), alors que je naviguais avec 2 500 à 4 500 mètres d’eau sous la quille de Boogaloo. Des algues qui nous ont causé quelques soucis. Elles étaient tellement nombreuses et compactes - de véritables arbres - qu’elles ne cessaient de se prendre dans les safrans (gouvernails), dans l’hydro générateur et dans la quille. Fort heureusement nous n’avons pas abimé l’hydro générateur. Par contre nous avons cassé le fusible en carbone du safran au vent (celui qui n’est que partiellement immergé et qui ne dirige pas le voilier). Ce safran s’est brutalement relevé grâce au système de sécurité imaginé par le Cabinet Finot-Conq avec la collaboration de Michel Desjoyeaux à la conception de Boogaloo, nous évitant ainsi qu’il ne se brise. En moins d'une heure et sans arrêter Boogaloo le safran avait repris sa place avec un nouveau fusible. J’ai même été obligé plusieurs fois d’arrêter le bateau et de l’engager dans une marche arrière pour me débarrasser des algues gigantesques qui enserraient quille et safrans, nous pénalisant de près de 30% de vitesse. Un exercice de style délicat par 25 à 30 nœuds de brise dans une mer formée. Il est préférable de le renouveler le moins souvent possible. Bien évidemment, des morceaux d’algues sont allés se promener dans le circuit d’eau de mer qui alimente l’OSC System, nécessitant des maintenances régulières pour les extraire en amont du filtre principal, petit morceau par petit morceau. Je pense que ce n’est pas terminé.

 

Autre phénomène étonnant, depuis les Kerguelen, chaque vague qui court sur le pont y laisse des centaines de minuscules crevettes, que je dénomme krill peut-être à tort d’ailleurs. Même lorsque je recueille un seau d’eau pour réaliser un prélèvement à usage scientifique, je dois veiller à ne pas emprisonner ces minuscules êtres vivants dans les flacons.

 

A réfléchir en regardant les albatros réaliser des arabesques harmonieuses dans notre sillage, j’imagine que cet espace maritime où je croise doit ressembler à ce qu’était la Planète il y a des centaines, des milliers d’années. Un espace où la vie explose à tous niveaux. Un espace où l’Homme n’est pas encore le redoutable prédateur que nous sommes devenus. Et j’ai très envie de retourner plus longuement dans l’Archipel des Kerguelen où cette vie foisonne sans limite. Je comprends mieux l’intérêt, voire la passion, de Hervé Claustre du Laboratoire d’Océanographie de Villefranche-sur-Mer pour cette partie intacte de l’Océan Indien. Promis Hervé, nous irons ensemble étudier le plancton de surface à bord du Navire OceanoScientific d’Exploration - NOE (Newsletter n° 14). Car c’est trop magique d’avoir la sensation de retourner ainsi à nos origines en navigant dans ces parages. Mais les dégâts causés par le changement climatique provoqué par l’Homme se manifestent aussi dans ces zones sauvages, comme les données que nous collectons toutes les six secondes à bord de Boogaloo en attesteront probablement après analyse par les chercheurs de l’Ifremer et du LOCEAN (CNRS - UPMC).

 

A l’occasion de cette séquence monacale où je suis "seul dans la Main de Dieu" à bord de Boogaloo, minuscule point au milieu de l’immensité, j’ai l’esprit tourné vers mon ami, mon frère, Jacques Morelli, qui nous a quitté le 11 février, dont le corps repose désormais dans le minuscule cimetière de Brétous (Saint-Arailles - Gers), mais dont l’âme est sûrement très près de moi. Ami de plus de 35 ans, Jacques a fait partie de l’épopée conquérante de Voiles & Voiliers à la fin des années 70, début 80. Patron de l’atelier de composition photogravure Compo Gallieni, au 34 rue des Montibœufs dans le vingtième arrondissement de Paris, Jacques réalisait avec Nicole son épouse et leur équipe une partie des films qui permettaient l’impression du magazine en pleine ascension. Des métiers de presse ingrats, disparus aujourd’hui. Un souvenir que je partage en tant que collaborateur, textes et photos, de ce journal à cette époque d'expansion.

 

Jacques, c’était le courage, la générosité, la joie de vivre incarnés. Un immense sourire, une poignée de main franche, les yeux dans les yeux. Jamais de problème que des solutions. Il m’a accompagné avec fidélité durant tout mon parcours dans la presse écrite et au-delà. Il réalisait notamment la compo - photogravure de "Yachting à Voile", la revue de la Fédération Française de Voile que je dirigeais au début des années 80 et que j’avais, avec lui et avec notre complice Jean-Claude Brugeron, par ailleurs rédacteur en chef technique du Figaro, transformé en "Voile Magazine". Avec lui j’avais créé des quotidiens événementiels gratuits, une innovation bien avant que la presse gratuite ne déferle dans les villes. Quelles aventures ! Rien n’était impossible avec Jacques. Mais nous faisions face de temps à autres à quelques difficultés. Dans une bonne humeur partagée. Et tout se terminait toujours par un bon gueuleton.

 

D’ailleurs, Jacques a été lâchement abandonné par son foie, le traître. L’occasion de se remémorer tous les bons repas pris ensemble dans des éclats de rire, où, il est vrai, nous n’enrichissions pas les entreprises Evian, Vittel, ni Badoit. Mais essayez de boire de l’eau avec des harengs pommes à l’huile tièdes, une côte de bœuf saignante et un trio camembert, pont-l’évêque, pavé d’auge. Moi je ne peux pas. Et Jacques non plus. "Garçon, vous nous remettez la même, s’il vous plaît..." Jacques, tu le sais, je t’aime. Que tu sois là. Ou que tu n’y sois plus. Ne t’inquiète pas, tu es pour l’éternité au fond de mon cœur. En rentrant je te raconterai le Pacifique et on boira un coup de Brouilly ou de Chinon. Car il faudra fêter ça. Ne changeons rien à nos bonnes habitudes…

 

 

* J’écris cette newsletter le mercredi matin. Elle est traduite et préparée le jeudi, puis publiée sur le site de l’association (www.oceanoscientific.org) et transmise aux abonnés le vendredi matin.

 

(1) in "Magellan" - Stefan Zweig - Les Cahiers Rouges / Grasset - Page 199

 

(2) in "Magellan" - Stefan Zweig - Page 200

Echappée du fond de l’océan, à plus de deux mille mètres, voici un petit morceau d’algues, lové comme un cordage qui, dérivant en surface, s’est emmêlé dans le safran de Boogaloo. On remarque les petits coquillages qui vivent en parasites. La tige mesure entre huit et douze millimètres de diamètre. Les immenses feuilles en extrémité ont malheureusement été arrachées par la vitesse. Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Vendredi 17 février 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #14

42°94' Sud - 111°65' Est

Inspiration princière

En franchissant ce samedi 18 février, la longitude du Cap Leeuwin, à la pointe sud-ouest de l’Australie, j’en terminerai avec l’Océan Indien. Bonjour la Mer de Tasmanie, réputée pour sa brutalité où une solide dépression m'attend. Mais a priori, je ne devrais pas y rencontrer de conditions plus musclées que depuis notre départ de Cape Town le 26 janvier. Ensuite, quelques jours avant la fin du mois de février, j’entrerai en Pacifique, le plat principal du menu de cette expédition, qui m’amènera à plus de 57° de latitude Sud pour franchir le Cap Horn. L’Indien a été relativement clément et je n’ai eu à batailler dans des conditions réellement hostiles que lors d’une incursion sous le 50e parallèle Sud pour y déployer un flotteur scientifique Argo (Kids Newsletter n° 14). Je fais route à un rythme régulier, sans record de vitesse particulier mais avec de belles et longues séquences de surf sur la longue houle, à mon train de sénateur du Grand Sud. Des conditions idéales pour songer à l’avenir et affiner la stratégie de développement du Programme OceanoScientific et de ses expéditions scientifiques renouvelées dans le Courant Circumpolaire Antarctique, sur le trajet Cape Town to Cape Town. Toujours avec le Yacht Club de Monaco pour ancrage, évidemment. Toujours dans l’esprit initiatique insufflé par Albert Honoré Charles Grimaldi, Albert 1er, Prince de Monaco.

Conçu spécifiquement par le Cabinet Finot-Conq pour cette circumnavigation entre les trois continents de l’Hémisphère Sud et l’Antarctique, l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" se délecte des grosses vagues que les dépressions qui se succèdent font enfler sans limite. Alors, cette expédition à vocation scientifique prend parfois des allures de chevauchée fantastique.  

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Certaines et certains s’engagent à un moment de leur vie dans une voie ouverte par un Ainé dont les valeurs sont à la fois une référence et un point de départ, dont l’expérience à valeur de road-book, comme celui remis au rallye-man du désert afin qu’il trouve le bivouac le soir venu et se repose des efforts exténuants du jour. Naît alors généralement un engagement philosophique, politique ou sociétal, par exemple. Ou à connotation religieuse si l’Ainé en question n’est autre que Dieu. Prendre ainsi pour guide quelqu’un dont l’héritage devient un phare, puis progresser sur la voie qu’il a ouverte est une démarche qui ne consiste pas à répéter ce qui a été fait, mais à l’utiliser au mieux, dans le respect de ses valeurs originelles pour en prolonger l’action au présent et dans le futur.

 

En ce qui me concerne, depuis une dizaine d’années, mon phare est un prince, Prince Navigateur, Prince Savant : Albert 1er, Prince de Monaco. Et je m’efforce de respecter fidèlement à chaque instant les propos de Jacques-Yves Cousteau à Son égard : "Tous ceux qui poursuivent Son œuvre s’efforcent de maintenir efficace l’impulsion qu’Il nous a donnée." (1)

 

Pourquoi Lui, me direz-vous ? D’abord pour Son humilité qui fera Son humanité : "On m’a élevé dans les habitudes simples qui forment  le jugement d’un homme, et qui disposent celui-ci à envisager les privations ou les luttes comme une conséquence probable de la vie." (2)

 

Ensuite, Il est le pionnier de l’océanographie : "Vétéran des ouvriers de l’océanographie", se définissait-Il Lui-même. Albert Grimaldi est venu à la mer par passion. Lorsqu’Il achète Pleiad en 1873 en Angleterre pour en faire L’Hirondelle, premier de Ses quatre navires d’expédition, ce n’est pas pour pratiquer le yachting comme signe ostentatoire de Son futur statut de Prince - qu’Il ne deviendra que le 10 septembre 1889 - mais simplement parce qu’Il aime aller sur l’eau, que l’Océan L’émeut et L’attire tel un puissant aimant. Or une passion ne s’explique pas, elle se vit. A fond et sans concession. A cette époque et notamment dès 1885, lorsqu’Il transforme L’Hirondelle pour y installer un laboratoire, des engins de sondage, de collecte d’animaux marins et autres équipements qui n’ont rien à faire sur un yacht, je ne peux pas imaginer qu’un certain nombre d’observateurs ne se soient pas gaussés en raillant ce riche yachtman qui s’entichait de science. Que de remarques acerbes n’ai-je pas supportées lorsque j’expliquais, moi l’organisateur du Trophée Clairefontaine des Champions de voile depuis près de 25 ans, que j’allais partir dans le Grand Sud collecter des données océanographiques avec un petit voilier de course de 16 mètres ! Et je taisais la décision d’y aller en solo de crainte d’une nouvelle salve de moqueries douloureuses.

 

Une fois décision prise, jamais le Prince ne recula. Toujours Il progressa dans son infatigable exploration de l’Océan. "J’expose ici les émotions d’un navigateur mûri dans la culture de la vérité ; le fruit de résolutions impassibles : une œuvre conseillée par l’esprit scientifique et droit qui rapproche les peuples dans la conquête légitime du bien-être et de la moralité." Écrit-Il en mars 1901 dans l'Avant-propos de son ouvrage "La carrière d’un navigateur", réédité en 1966 aux Éditions des Archives du Palais Princier. Et de préciser plus loin dans cet ouvrage (3) : "Mais je n’étais pas homme à subir longtemps les effets d’un échec, et, dominant mon dépit, j’eus bientôt repris avec plus d’ardeur que jamais la lutte avec des difficultés." Ces propos s’adaptent si bien à mon acharnement à développer l’OSC System que je pourrais les faire miens.

 

Doté d’une fortune à la hauteur de sa passion, Albert 1er, Prince de Monaco n’en était pas moins soucieux de faire beaucoup avec peu : "…si la tension constante de mon esprit vers le but que je poursuivais, et si tant de dévouement réunis autour de moi allaient être récompensés par un succès là où quelques devanciers n’avaient réussi qu’avec des moyens très supérieurs." (4)

 

Pauvre comparé à Lui, mais grâce au soutien de nos mécènes et partenaires, je n’en réussis pas moins en ce moment à démontrer qu’on peut explorer des zones maritimes méconnues à l’interface océan - atmosphère, même y déployer un flotteur scientifique Argo - il a effectué sa première plongée à 2 000 mètres de profondeur et son premier transfert de données par satellite le 14 février - sans engager de lourds moyens onéreux, un personnel pléthorique et sans avoir recours à des dizaines de tonnes d’énergie fossile au quotidien. Or, ce n’est que le début de notre action…

 

Au-delà de cette philosophie de la vie d’explorateur de l’Océan, de cette humilité, de cette saine curiosité servie par un engagement total, une volonté inébranlable et une rigueur intransigeante - épuisante pour ses proches - je l’évoque en connaissance de cause -, je me reconnais aussi en disciple du Prince Albert 1er pour deux autres raisons fondamentales.

 

La première est ce qui a fait que j’ai aussi vite plongé dans la création et la mise en œuvre du Programme OceanoScientific. Le 14 novembre 2006, lorsque l’éminent glaciologue Jean-Claude Gascard m’emmène au cinquième étage de la tour 45-46 de l’Université Pierre et Marie Curie (UPMC), dans la salle de réunion du Laboratoire d'Océanographie et du Climat : Expérimentations et Approches Numériques (LOCEAN) où je rencontre pour la toute première fois de ma vie un groupe de chercheurs, dont certains m’accompagnent toujours avec enthousiasme à l’image de Nicolas Metzl, Gilles Reverdin (LOCEAN) ou Fabienne Gaillard (IFREMER), je découvre un monde sans frontière. Les chercheurs du monde entier communiquent entre eux à la vitesse de l’Internet, échangent, s’interrogent, débattent, partagent. Peu importe leur nationalité. La recherche scientifique relative au Climat et par conséquent l’océanographie et la météorologie, progressent en s’affranchissant des appartenances à tel ou tel pays. C’est un fantastique moyen de rapprocher les hommes, de les faire avancer sur une même voie pour le bien de l’Humanité. Moi qui rêve que toutes les religions convergent vers un seul Dieu aimé de tous, je suis comblé de pénétrer ainsi dans une communauté mondialiste, dans le plus noble sens du terme. "J’ai cultivé la science parce qu’elle répand la lumière et que la lumière engendre la justice, le guide sans lequel un peuple marche vers l’anarchie et la décadence" (5), écrit le Prince Albert 1er, par ailleurs fondateur de l’Institut International de la Paix, qui préfigurera l’Organisation des Nations Unies (ONU).

 

La seconde raison fondamentale qui me lie intellectuellement au Prince est cette volonté permanente de raconter, d’expliquer, en un mot de partager. Tout au long de Sa carrière de navigateur-explorateur, Albert 1er, Prince de Monaco a multiplié les exposés, les discours, les présentations de ses travaux, devant des chefs d’états, devant des scientifiques, notamment à l’occasion de Son long "Discours sur l’Océan" prononcé à Washington à l’Académie Nationale des Sciences, Le 25 avril 1921, quatorze mois avant Son décès, comme on transmet un héritage. C’est également animé de cette volonté de partager qu’Il crée l’Institut Océanographique et son Musée à Monaco, puis la Maison des Océans à Paris. Institut Océanographique dont le logo orne la coque de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" au titre du partenariat qui nous lie à cette institution dans le cadre de l’expédition en cours et des suivantes. Quelle fierté j’éprouve à l’arborer si loin, à le montrer à tous les albatros qui me rendent visite dans ce Grand Sud !

 

Perpétuer l’œuvre immense du Prince Albert 1er, même modestement du fait de moyens financiers bien moindres et tellement difficiles à réunir, impose de s’inscrire dans le présent pour imaginer le futur, pour définir une nouvelle voie dans le prolongement de celle qui s’ouvrit vers 1885 de la volonté d’un homme d’exception. Cette première expédition de la Campagne OceanoScientific, que j’ai ainsi l’honneur d’inaugurer, met en évidence - c’est un de ses enjeux - qu’un voilier rapide est capable à moindre coût d’aller explorer des zones maritimes méconnues, mais également d’y déployer des instruments d’observation de plus en plus sophistiqués, abandonnés au gré des flots aujourd’hui, mais qu’il faudra bien récupérer demain puis recycler.

 

A l’heure où il faut consommer moins, que ce soit d’euros, de dollars et d’énergies fossiles, il est primordial de mettre en œuvre des solutions pertinentes et pérennes pour explorer l’Océan dans les zones maritimes méconnues du Courant Circumpolaire Antarctique et de l’Océan Austral, des solutions en rapport avec cette exigence de bon sens : faire plus et mieux avec moins. Car explorer l’Océan, comprendre et témoigner permet d’anticiper et de préserver. Mais pas à n’importe quel prix, pas n’importe comment. Le Prince Albert 1er s’y opposerait de toute Son autorité, sûrement avec le même ton, avec des mots identiques à ceux qu’Il employa aux côtés d’Émile Zola et de Georges Clemenceau pour défendre le Capitaine Alfred Dreyfus en 1899.

 

Un voilier rapide, d’une taille raisonnable : 24/26 mètres (80/85 pieds) ; mené par un équipage réduit de quatre personnes aux compétences complémentaires ; équipé d’un matériel scientifique performant servi par un ingénieur-scientifique courageux ; disposant de la capacité d’embarquer, de déployer, de récupérer une trentaine de flotteurs scientifiques ; avec à son bord un Grand Témoin ; navire utilisé hors expéditions, que ce soit à Monaco ou à Cape Town, pour emmener des enfants de sept-dix ans découvrir la mer, mais également des ados en perte de repères… voilà en quelques mots défini le Navire OceanoScientific d’Exploration (NOE), dont nous confierons l’avant-projet à Pascal Conq, Erwan Gourdon et Pierre Forgia du Cabinet Finot-Conq, déjà signataire des plans de Boogaloo, lorsque je reviendrai à terre avec un plein carnet de croquis et un cahier des charges d’une grande précision.

 

Mener un projet qui a pour nom de code NOE, du nom du Patriarche de trois religions : Christianisme, Islam, Judaïsme, ancêtre de tous les hommes après le Déluge, celui qui a sauvé l’Humanité, comme la Science participe à sauver l’Océan un bien commun de l’Humanité, je suis persuadé que Albert Honoré Charles Grimaldi, Albert 1er, Prince de Monaco, serait le premier à m’y encourager, a fortiori si ce voilier devient aussi un "outil diplomatique de sensibilisation", comme le fût la Princesse-Alice, deuxième du nom et Son quatrième support d’expédition, le navire océanographique le plus abouti de son époque : "La Princesse-Alice fut l’objet d’une considération que les hommes éclairés de tous les peuples réservent aux efforts de la Science". (6)

 

 

(1) In "La carrière d’un navigateur" - Albert 1er Prince de Monaco - Edition de 1966 - Editions des Archives du Palais Princier - Introduction - Page IX

 

(2) In "La carrière d’un navigateur" - Page 29

 

(3) In "La carrière d'un navigateur" - Page 124

 

(4) In "La carrière d'un navigateur" - Page 123

 

(5) In "La carrière d’un navigateur" - Page 29

 

(6) In "La carrière d’un navigateur" - Page 190

Vendredi 10 février 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #13

48°23' Sud - 76°28' Est

Les aventures de l’OSC System

Lorsque j’écris ces lignes je suis en approche des Kerguelen, par 48° Sud et 67° Est. Le ciel est bleu immaculé, la lumière est pure et l’horizon est loin, très loin, juste ouaté lorsque mer et ciel se mélangent. C’est superbe ! Ce soir la lune presque ronde nappera de bronze mon champ de vagues aux crêtes claires et l’humidité dehors et dedans sera glacée. Lorsque vous me lirez, cet archipel français patrie des albatros à sourcils noirs, sera dans mon sillage. Ainsi va la vie sur la grande houle de l’Océan Indien, très bienveillant jusqu’ici. J’y chemine à un train de sénateur du Courant Circumpolaire Antarctique. Je suis si bien dans cet univers. Comme un solitaire engagé dans une course océanique, j’échange avec la terre plusieurs fois par jour par mail. Non pas au titre de la performance, mais à celui de ma quête scientifique. Je recueille conseils et recommandations. J’échange beaucoup à titre professionnel avec mon épouse, Cécile, Déléguée générale de l’association OceanoScientific, mon patron, en fait. Cécile gère mille et une choses et plus. Notamment, elle effectue le relais entre les scientifiques, les prestataires et Boogaloo. Une mission plus complexe qu’il n’y paraît lorsque des problèmes surviennent avec l’OSC System, notre outil prototype de collecte et de transmission automatiques de données océanographiques. Récit des multiples aventures de l’OSC System.

Nous avons retrouvé l’albatros à sourcils noir du logo de l’association OceanoScientific ! Il était entre deux vagues de la longue houle de l’Océan Indien sur laquelle glisse l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo", cap à l’Est. D’une taille inférieure au grand albatros (hurleur), son envergure ne dépasse pas 2,50 mètres. Quand même. Pour moi, c’est le plus beau, le plus élégant des albatros.

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

L’OSC System (Newsletter n°1) est une conception in nihilo de mon entreprise, SailingOne. Je l’ai imaginé en 2005-2006, puis conçu de 2007 à 2009 grâce à la contribution enthousiaste d’un groupe de scientifiques spécialisés dans l’étude des paramètres océanographiques et météorologiques majeurs, clés de la compréhension du changement climatique. Ensuite, de 2009 à 2013, nous avons développé des prototypes, nous les avons testés en situation hostile sur un parcours d’environ une fois et demi le tour du monde par les trois caps, sur différents voiliers, dont un trois-mâts âgé de cent ans en Antarctique. Et nous avons obtenu l’OSC System qui est à bord de Boogaloo en ce moment. Au plan technique, nous avons confié la réalisation des composantes de ce matériel unique en son genre à des spécialistes, sachant que tous les capteurs, à l’exception du capteur pCO2 SubCtech (carbone), résultent du choix des scientifiques qui nous accompagnent et veillent scrupuleusement au bon usage que nous en faisons.

 

Ce patchwork de fournisseurs offre l’avantage de disposer exactement des compétences requises au moment voulu, mais nous expose aussi à quelques tracas. Il est difficile en effet de maintenir sur la durée la motivation et l’enthousiasme qui résolvent les problèmes que rencontre tout nouveau matériel. Et il n’y a pas de marché commercial mirobolant qui permette à l’appât du gain de surmonter les dysfonctionnements techniques potentiels de tout proto. Nous pensions toutefois être sortis des soucis d’ordre technique en embarquant l’OSC System sur Boogaloo à Caen en octobre dernier, au terme de dix ans d’efforts et d’investissements. Nous ne faisions en fait qu’ouvrir la porte aux tracas divers et variés. Très variés. J’évoque cette situation d’autant plus aisément que LE problème auquel nous étions confrontés est partiellement résolu depuis mardi 7 février. En effet, tout fonctionne correctement, sauf le capteur pCO2 SubCtech qui ne répond plus. Au terme de plus de trois mois angoissants, la solution a été trouvée grâce à l’obstination de trois scientifiques et d’un ingénieur : Thierry Reynaud (IFREMER), Gilles Reverdin et Nicolas Metzl (LOCEAN -UMPC-CNRS) et du pragmatisme éclairé du Géo Trouvetou du campus de Plouzané (Brest) : Denis Diverrès (IRD).

 

Tout commence par la défaillance du fournisseur allemand qui a réalisé l’OSC-Core et l’OSC-Water, ainsi que le capteur pCO2 dont nous avons imposé l’usage aux scientifiques impliqués dans le Programme OceanoScientific - c’est à-dire toute la partie concernant les paramètres à la surface de la mer. Or, nous avons impérativement besoin de ses compétences à la veille du départ de Monaco pour une vérification générale, primordiale pour le succès de l’expédition. Ce n’est pas faute de l’avoir alerté sur ce besoin vital deux mois avant l’échéance. Mais cette entreprise n’honore pas notre commande, pourtant transmise en bonne et due forme. Dont acte. On fera sans. Pour le moins, on va essayer.

 

Ainsi, lorsque le capteur TSG (Température / Salinité) SeaBird SBE45 de retour de calibration et de maintenance des États-Unis arrive à Monaco, je le remonte moi-même, comme je l’avais extrait de l’OSC System en septembre. Tuyau entrée d’eau en bas. Tuyau sortie d’eau en haut. Une seule prise au centre et le tour est joué. J’aurais pu confier cette tâche à mes vrais jumeaux de moins de dix ans : Quentin et Malo, tellement c’est simple. Si ce n’est qu’ils auraient rapidement fait de mon SBE45 un vaisseau intergalactique : "T’as vu Papa, il lance des missiles guidés par satellite". Bah voyons…

 

Par ailleurs, sur les recommandations du Docteur Dimitri Voisin, le sorcier informatique de Michel Desjoyeaux, qui a réalisé l’OSC-Software, véritable arme secrète de l’OSC System, nous avons demandé à un prestataire de nous installer une prise bien spéciale (VGA) en façade de l’OSC-Box la belle boîte en carbone qui contient les ordinateurs dédiés de l’OSC System. Vous suivez ? Je continue.

 

Nous sommes le 17 novembre. En avant pour le tour du monde. Je branche l’OSC System un peu au large de la Principauté. Première alerte de nos amis scientifiques : pas de transmission d’informations Température / Salinité. La tuile ! Escale à Cartagena. Intervention en urgence de Miguel Moll (EMS Sistemas), qui reprogramme le capteur SeaBird SBE45 qui avait été déprogrammé durant la maintenance. Mais pas reprogrammé. L’OSC-Core ne le reconnaissait plus. Et je repars.

 

Panique à terre, les informations Température / Salinité de l’eau de mer arrivent bien, mais c’est du grand n’importe quoi. Bon. D’accord. Je suis le long des côtes nord-ouest marocaines dans une mer furieuse (Newsletter n° 4). Boogaloo tape tellement que le capteur Fluorescence intégré au débulleur de l’OSC-Water sort de son logement. Le coqueron arrière de Boogaloo se remplit d’eau de mer à grande vitesse, menaçant de noyer l’OSC System dans son ensemble. Dans des creux de trois  mètres au moins et avec des déferlantes qui recouvrent le pont, je cours de l’arrière au carré, je coupe l’arrivée d’eau de mer, je coupe l’alimentation électrique, je vide, je sèche. Et je répare. Puis je redémarre l’OSC System. Qui ne redémarre pas. L’OSC-Software n’a pas apprécié l’extinction brutale. Ce logiciel sous Windows est planté. Qu’à cela ne tienne, grâce à la fameuse prise installée plus haut, j’ai accès à l’OSC-PC et je vais pouvoir le redémarrer. Sauf que notre prestataire, à défaut de la prise commandée, nous a installé une autre prise (HDMI). Elle ne permet pas d’accéder à l’OSC-PC et de le redémarrer. Fin de la première partie. Résultat des courses, à cause d’une bête prise, en raison d’une commande non respectée, nous n’avons pas pu utiliser la trentaine de jours de descente de l’Atlantique pour tester tout notre matériel scientifique. Pas très grave en théorie. On conserve le sourire. Un peu jaune quand même.

 

Nous faisons escale à Cape Town, spécialement au titre de l’OSC System, qui, rappelons-le ne nous poserait pas tant de problèmes si notre fournisseur allemand avait daigné honorer notre commande et vérifié les matériels de sa conception. En Afrique du Sud, l’excellente équipe Sea Technology Services dirigée par Derek Needham résout a priori tous nos petits problèmes. Intervention rapide, efficace Fred Fourie et Jean-Pierre "JP" Smit. Tests concluants. Tout-va-bien !

 

Départ de Cape Town, quelques frayeurs dans le Courant des Aiguilles (Kids Newsletter n° 12), l’OSC System collecte toutes les six secondes, transmet toutes les heures. Je répète : Tout-va-bien ! Non justement. Rien ne va plus. Mails de Cécile dépitée : Gilles Reverdin et Nicolas Metzl considèrent les données Température / Salinité de l’eau de mer incohérentes. Thierry Reynaud confirme. Pendant plusieurs jours je suis bombardé de mails : il faut tourner ceci, fermer cela, photographier telle pièce, puis telle autre, contrôler le débit d’eau, vérifier qu’il n’est pas bouché... Je n’en peux plus. Cécile, stoïque, entretient la flamme, redouble d’attention auprès des trois scientifiques, trouve les mots pour me motiver à mettre le ciré, affronter les paquets de mer, me glisser à l’arrière par le capot de pont et faire ce que Gilles, Nicolas et Thierry demandent.

 

Le représentant en France de la fameuse société allemande finit par collaborer, sous la pression des scientifiques semble-t-il. Je reçois ainsi une page d’instructions de sa part, via Cécile. Je mets aussitôt en pratique. Évidemment. Problème : probablement une erreur d’inattention fait qu’il est écrit tout l’inverse de ce que je devrais faire. Ce que je ne sais pas, avant de respecter les instructions allemandes …et de casser une pièce de l’OSC-Water qui m’explose à la figure. Warning, warning ! Arrêt du circuit d’eau, des pompes, etc. Je répare. Et j’en ai marre !!! Mais Cécile est là, qui trouve les mots, qui me remotive, qui fait circuler l’information entre les scientifiques et moi, qui apprend à la volée des termes et expressions qu’elle n’a jamais vu auparavant au sujet d’un matériel qu’elle ne connaît pas. Cécile devient ainsi experte en TSG Chamber du SeaBird SBE45 !

 

Pendant que je ronchonne en solitaire et que je passe mes nerfs sur les winches - renvoyer deux ris d’un coup d’une grand-voile de 100 kilos qui frotte contre le gréement par 20 nœuds de vent, ça calme ! - Thierry Reynaud s’ouvre du problème à Denis Diverrès, quelques bureaux plus loin sur le campus IFREMER à Plouzané (Brest). Denis est juste au-dessous du bureau de Fabienne Gaillard, la véritable Maman du Programme OceanoScientific. Il est spécialisé dans l’installation, le suivi et la maintenance du matériel scientifique embarqué sur des navires d’opportunité (cargos) pour le compte de l’Institut français de Recherche pour le Développement (IRD). Son expérience est incroyable. Son bon sens aussi. Des capteurs Température, Salinité, pCO2, il en a installé dans toutes sortes de conditions, dont les pires. Denis et Thierry échangent donc tout un lot de photos de l’OSC System. Ils s’interrogent. Perplexes. Puis un mail de Cécile m’arrive en début d’après-midi, mardi 7 février : "Je pense qu’on a trouvé, Denis et Thierry ont une idée". Elle me rassure et pare aux récriminations de l’explorateur dépité : "Ils ont l’air sûr de leur coup. Denis fait un schéma et je te le fais suivre. Tu vas voir, ça va le faire…"

 

En définitive, le technicien SeaBird États-Unis qui est intervenu sur notre SBE45 l’a simplement remonté à l’envers. L’eau de mer entrait bien dans la chambre où le capteur se trouve (TSG Chamber), mais ne pouvait pas ressortir. L’eau stagnait. Après cette ultime manipulation, maintenant que les données Température / Salinité de l’eau de mer sont correctes, validées par Gilles, Nicolas et Thierry, je sais que je navigue dans une eau à 6,25°. C’est pourquoi j’ai froid. C’est pourquoi Christian Dumard, mon précieux routeur me conseille : "Attention aux glaces"…

Lorsque tous les voyants sont au vert, tout va bien : l’OSC System collecte et transmet correctement. Il s’agit de l’écran de l’OSC-PC qui est accessible via l’ordinateur de bord. Très régulièrement je contrôle le bon fonctionnement de certains paramètres : Voltage et Water Flow, les plus importants. J’y lis également la température de l’eau : 8,78° C ici.

Histoire de savoir si je suis dans du jus d’iceberg…

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Vendredi 3 février 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #12

41°63' Sud - 44°15' Est

Par des chemins de traverse

Désormais au-dessous du quarantième parallèle Sud, j’évolue sur l’immensité de l’Océan, dans le Courant Circumpolaire Antarctique où mes rêves me portent à force de volonté, de générosité et de bienveillance de nos soutiens. Ma vie se résume en trois chiffres : la force du vent, son origine et le cap qui en résulte. Vers l’Est. Je n’ai pour horizon que l’infini et pour règle que de respecter les éléments naturels qui me tolèrent en ces espaces maritimes peu ou pas fréquentés. Comme l’albatros dans mon sillage, je suis libre de ma course. Au fil des jours qui s’égrènent, j’alterne avec humilité tâches essentielles du marin, activités OceanoScientific relatives à la collecte des données scientifiques que je viens glaner en ces contrées hostiles et écriture des récits transmis à terre. Je dispose de temps pour observer, penser, réfléchir. Sans limite, sans contrainte. Temps du souvenir : soixante ans à revisiter. Et imaginer demain. Lire aussi. Avec une bibliothèque à mon image : éclectique. Albert 1er, Prince de Monaco y côtoie Stefan Zweig comme Gérard de Villiers, Philippe Djian et Harlan Coben. Frédéric Beigbeder aussi, c’est important Beigbeder. Je viens de dévorer "Milles vies valent mieux qu’une" de Jean-Paul Belmondo. Tout le livre et plus particulièrement le chapitre "Chemins de traverse" m’incitent à revenir sur mon propre parcours.

Un seau spécial bricolé, avec un peu de couleur pour rire, de dix litres pour recueillir de l’eau de mer de surface sans craindre de partir avec lorsque Boogaloo galope fort ; de petites bouteilles à remplir avec soin selon les consignes précises de Thierry Reynaud et Gilles Reverdin : je suis au boulot dans les Quarantièmes.

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Fils unique, j’ai passé toute ma jeunesse sans interruption jusqu’à mes dix-neuf ans, dans la même maison en bordure de la grand route du Nord, à Bois-Guillaume, commune limitrophe de Rouen, après le deuxième virage de la côte, là où les lourds camions changeaient de vitesse, transmettant aux pavés les vibrations qui faisaient entrer en résonance les carreaux de ma chambre, au premier étage. J’ai également passé l’essentiel de ma scolarité au sein de l’Institution Join Lambert, devenue depuis Institution Jean-Paul II, à Rouen. Sauf deux ans de punition, 4e et 3e, dans une institution qui se voulait plus sévère : l’Institution Saint-Victrice. Avant de revenir ventre à terre à Join Lambert.

 

Rebelle dans l’âme, de ma naissance à aujourd’hui et probablement jusqu’au dernier jour de mes jours, j’ai hérité du caractère de mon père, Roger, né en 1908, soit près de cinquante ans avant que je ne pointe le bout de mon nez sur cette planète. Papa a quitté le domicile parental à huit ans, plus ou moins abandonné par ses parents - je n’ai jamais su précisément - soit durant la Première Guerre Mondiale. Il n’a pas connu l’école et n’eût pas de cadeau de Noël avant ses cinq ans : une orange. Une pomme d’orange, comme on disait en 1913. Sa vocation d’artiste peintre s’est révélée très tôt, lorsque sur des morceaux de papier d’emballage, du haut des ses six ou sept ans, il s’entêtait à étaler les pétales de pissenlits pour obtenir la couleur du soleil et n’obtenait qu’un vert marron sale au lieu du joli jaune tant espéré.

 

Un Papa qui a donc connu les privations dès sa naissance, puis deux guerres durant et pendant des années de galère d’artiste, sur les routes de France et d’Espagne, mais heureux car libre. Il fût, sans jamais abandonner ses pinceaux : trompettiste et batteur d’un orchestre de danse, coiffeur pour dames, prisonnier en 1939-40 et forcément évadé, chef démineur sur les plages de Normandie, créateur et meneur de revue aux armées et dans la France Libérée, artisan peintre en bâtiment, poète et capable de faire rire de grandes assemblées par ses pitreries, comme d’être sévère intransigeant avec son fiston, mais aussi très tolérant, m’emmenant avec lui lorsqu’il partait peindre sur les bords de Seine ou au bord de la mer dans le Pays de Caux, me laissant totalement libre dans la nature sans autre contrainte que de revenir au moment où il rangerait sa boîte à peindre. Un Papa qui me manque, à qui je n’ai pas dit que je l’aimais. Mais lui non plus. Parce ce que c’est difficile l’amour entre un fils et son père. Qui serait fier en ce moment de lire le billet bimensuel de son grand gars dans Paris-Normandie, le quotidien qu’il lisait chaque matin après son petit déjeuner. Un Papa qui veille toujours sur moi, j’en suis persuadé.

 

C’est donc éloigné des richesses matérielles que Roger Griboval et Cécile ma mère, secrétaire de direction du garage Renault en haut de la côte de Bois-Guillaume, huit cents mètres au-dessus de la maison sur le même trottoir, m’ont transmis les valeurs fondamentales qui guident mes pas d’explorateur de la vie, toujours sur des chemins de traverse, car définitivement réfractaire aux divers carcans de la société et à la bien-pensance en général. Pour innover et cultiver la liberté, il faut sortir de l’autoroute. Je n’y suis jamais entré, d’ailleurs.

 

Dans l’environnement catholique de ma jeunesse : école de curés, Maman pratiquante, Papa croyant lui aussi, mais rejetant le clergé et ses règles qui l’ont empêché d’épouser ma Mère à l’église du fait du divorce qui précédait leur union, j’ai alterné et j’alterne encore : foi en l’Homme à la mode de Voltaire et de Rousseau, idéalisme et libéralisme exacerbés, une part d’anarchie et un désir d’ordre établi. Capable de coller pour Giscard, puis de voter Mitterrand et Chirac. Entre autres et pour d’autres qui ne se sont pas engagés si haut. D’aimer dans les hommes et femmes politiques ce que j’y trouve de bon, de généreux et de constructif, sans souci de l’étiquette réductrice qui les range dans de petites cases trop étroites à mon goût. Bref, je suis un cocktail improbable de fortes valeurs entremêlées. L’ensemble emballé dans une curiosité permanente et une volonté de créer, d’innover, d’écrire l’avenir différemment de ce qu’est le passé, mais avec respect pour ceux qui ont fait et pour leur œuvre. Nous en sommes les fruits, méritons-le.

 

Pas de doute, j’aurai sûrement été conquérant à l’époque de Fernand de Magellan, inventeur à la fin du XIXe Siècle, pirate à un moment ou à un autre et à la tête d’un groupe de maquisards pendant la Seconde Guerre Mondiale, puis tromboniste leader d’un quintet de jazz dans les caves germanopratines ensuite. Mais je suis marin, journaliste, créateur d’événements sportifs, coordinateur de projets et chef de commando, entrepreneur autodidacte. Innovateur et explorateur, évidemment. Doué aussi pour mettre la pagaille, organiser méthodiquement la rigolade, concevoir et réaliser des blagues sans limite, avec force imagination. Ce que je cache bien, reconnaissez-le. Très jusqu’au-boutiste en tout. Dans le travail, l’effort, l’engagement comme en sentiments. Vraiment un drôle de zèbre, n’est-ce pas ? Comprenez que je sois sensible au parcours du grand Bébel, doté des mêmes diplômes que lui, ceux de l’école buissonnière. Car l’école, c’était vraiment pas fait pour nous. Ou nous pour elle, plutôt.

 

Je n’ai donc jamais beaucoup aimé l’école, ou très peu, pour ses récréations et ses interclasses. Pas toujours d’ailleurs. Mais j’aimais bien Join Lambert. Ça oui. Ses prêtres comme ses professeurs laïcs. Pas tous évidemment. Ni de la même manière. Tout au long de ma carrière d’élève dissipé, de la huitième (CM1) de Madame Gambier à la moitié de la Terminale de Monsieur Fizel - j’avais en effet préféré terminer mon cycle scolaire en solitaire, négociant avec le chef d’établissement, l’Abbé Morin, l’engagement de réviser seul, sérieusement, mais à Fécamp chez mon skipper de l’époque, le Docteur André Soublin, plutôt que de perturber les cours à l’infini dans son établissement. Marché conclu. Et retour à Rouen pour le Bac. Raté, le Bac. Mais co-organisateur du premier Championnat de France des Croiseurs Côtiers un an avant ; créateur l’année de l’examen du Challenge Roger Griboval qui fut organisé près de quarante ans ; puis en Équipe de France de Course au Large pour mon premier championnat du monde, l’année suivante. Alors le Bac…

 

Durant ces années d’apprentissage, j’ai rendu perplexe plus d’un conseil de classe. Se retrouvaient en effet autour de la table des professeurs qui considéraient l’élève Griboval : soit comme un cancre indécrottable, abonné aux notes inférieures à la moyenne et totalement absent pendant les cours, bien que rêvassant à côté de la fenêtre ; soit comme leur meilleur élément, même un peu fatiguant à force de participation aux cours, trustant les meilleures notes de Français ou d’Histoire ; soit comme le pire du groupe, organisateur imaginatif de grosses pagailles entraînant ses camarades à l’insoumission et aux excentricités de toutes natures. Heureusement que la bienveillance des croyants n’est pas une fable, car jamais je n’aurai passé autant de temps dans cet établissement catholique qui m’est cher et qui me fît tant de bien à l’âme.

 

J’y ai rodé mes talents d’organisateur et d’innovateur. Créant un journal dès la cinquième, avec deux compères : Pierre-Alain et Eric qui, quelques années plus tard seront les premiers à créer une radio libre en province : Radio Vallée de Seine - RVS. Radio à peine tolérée à cette époque. Sans moi toutefois, car j’avais déjà tant d’occupations à Saint-Valéry-en-Caux, mon port de naissance à la voile. J’ai aussi mis en scène un digest sonore de Madame Bovary, enregistrant sur un grand magnétophone Revox prêté par un abbé conciliant les scènes qui me semblaient les plus marquantes du chef d’œuvre de Gustave Flaubert. Pas les plus sages, vous l’imaginez. Faisant entrer pour cela en cachette dans les murs de ce lycée de garçons, Sophie (Emma Bovary), la petite amie de mon complice Fred (Rodolphe). Une révolution, qui me valut quelques réprimandes. Parmi tant d’autres. Et des félicitations unanimes pour le résultat diffusé en classe de Seconde - ma première Seconde. Quand on aime, on ne compte pas.

 

En Première, j’avais négocié au plus haut niveau de l’établissement que les 10% de temps que l’Éducation Nationale imposait de consacrer chaque semaine à des activités extra-scolaires - une brillante idée du Ministre de l’Éducation de passage aux affaires - soient, pour ma classe, regroupés en fin d’année pour "vraiment faire quelque chose d’intéressant, Monsieur le Directeur". Proposition adoptée. La centrale nucléaire de Penly étant en projet, cinq kilomètres en aval de Saint-Valéry-en-Caux, j’avais emmené deux jours durant ma classe, élèves et professeurs, à la découverte de ce site encore vierge, lieu de prédilection de mes pêches aux bouquets et aux tourteaux. J’y avais organisé une rencontre avec les ingénieurs EDF en charge du projet et nous avions tous découverts, étalés sur l’herbe, les plans confidentiels de cet immense chantier qui allait défigurer cette valleuse tant aimée à l’ouest de mon port d’attache, qu’on appelait alors Port Sucette à Saint-Valéry, déformation de Sunset, soleil couchant.

 

J’avais pris en charge 100% du projet, dont le financement de l’affaire. Location de cars, logement en Auberge de Jeunesse et repas compris. Or, le dernier jour, les fonds vinrent à manquer. Ce ne fût pas une surprise. Alors en guise de dernier déjeuner, m’étant fait offrir beaucoup de baguettes de pain par la plus gentille des boulangères de Saint-Valéry, la bonne Madame Tanquerelle, j’avais acheté un minimum de saucisses et beaucoup de moutarde forte. A la vue de ces longs sandwichs ma petite troupe affamée était ravie. En découvrant, qu’entre le morceau de saucisse qui dépassait en haut de chaque sandwich et celui qui dépassait en bas, il n’y avait en fait que de la mie de pain et une généreuse dose de moutarde, le plaisir fut moindre. Mais personne ne m’en fît le reproche et je décrochais en fin d’année le seul prix qu’il m’ait jamais été permis d’obtenir à l’école : le Prix Spécial de l’Organisation des Activités Extra-Scolaires : un beau livre d’invitation à découvrir le Monde. Choix judicieux.

 

D’un rebord de fenêtre à l’autre des différentes classes où j’ai vécu ma scolarité, j’ai alterné ennui profond, passion parfois et envie d’ailleurs. J’y ai passé tellement d’heures à observer les nuages, à m’envoler avec eux vers la mer, attiré en cela par un aimant d’une puissance incroyable... Seule la personnalité et les dons de "passeurs de savoir" d’enseignants exceptionnels m’ont permis de me passionner pour quelques matières. L’Histoire bien sûr. Certains aspects de la géographie, sauf apprendre par cœur les quantités de charbon produites dans le monde ou celles de céréales. Ça je m’en foutais totalement et j’accumulais les zéros. Au point que la professeure de géo ne daignait entrer dans la classe de Seconde (ma seconde Seconde) pour faire son cours que lorsque j’en étais moi-même sorti, sachant qu’en matière d’autorité sur le groupe d’élèves il n’y avait pas photo et qu’un rien déclencherait une rébellion qu’elle ne saurait endiguer. J’ai aimé le Français que je chéri toujours. Et la philo, bien sûr. J’ai fait l’impasse sur beaucoup d’autres matières, dont le cours d’Espagnol où je ne suis allé que le premier jour, juste pour saluer le professeur respectueusement. L’Espagnol, c’était le samedi matin, veille de régate et Saint-Valéry-en-Caux m’attirait trop pour que je gâche du vent à Rouen.

 

J'ai rencontré des profs exceptionnels. Et d'autres plus académiques. Comme celui qui entendait nous expliquer ce que Paul Verlaine, mon poète préféré, avait voulu dire dans un de ses poèmes majeurs. Ça je ne le tolérais pas, avec toute la fougue excessive de mes seize ou dix-sept ans. "L’émotion du poète, de l’artiste se transmet à chacun de nous différemment, Monsieur ; chacun la ressent selon sa personnalité, son vécu, à un moment donné, dans un contexte précis. Vous n’avez pas le droit de nous imposer une façon d’interpréter un poème. Et qui êtes-vous pour affirmer ce que pensait Verlaine en écrivant Mon rêve familier ?". Silence. "Griboval, vous prenez vos affaires, vous allez à l'étude".

 

Mais il y en eût d’autres, qui nous éveillaient et nous faisaient découvrir par nous-mêmes, apprécier un texte, nous forger une conviction, nous construire. En consultant le site Internet de Join Lambert en octobre dernier, j’ai vu avec plaisir que mon prof de français puis de philo, Guy Fizel, était toujours fidèle au poste. Le seul des enseignants de mon époque. Prof, mais aussi guitariste compositeur et interprète, très croyant et d’une bienveillance inoxydable, Monsieur Fizel fait partie de ces enseignants d’exception que je souhaite à mes enfants de rencontrer sur leur chemin de lycéens, car ils transmettent beaucoup plus que le savoir. Ils sont juste essentiels.

 

Je referme ce chapitre de ma vie. Je vous ai évité le récit d’une belle collection de pitreries qui ne se limiteront pas au lycéen mais s’amplifieront avec le statut de coureur au large professionnel et de journaliste. Moins avec celui de chef d’entreprise. Avatars de toute cette vie d’avant qui m’amène maintenant en ces contrées étonnantes sur un bateau à voile. Nouvelle étape avant d’autres.

 

Aujourd’hui, premier février 2017, lorsque j’écris ces lignes, alors que je viens de franchir le seuil du 40e Sud et que je plonge toujours plus bas, j’entame concrètement cette expédition scientifique et je vais donc abandonner provisoirement le Mac au profit du seau et des flacons d’échantillons. On compte en effet sur moi du côté de Brest, sur le campus de Plouzané (IFREMER) et dans quelques salles du cinquième étage de la Tour 45-46 de l’Université Pierre et Marie Curie à Paris (LOCEAN - UMPC/CNRS) pour rapporter des témoignages du changement climatique. Je suis là pour ça, en rebelle discipliné, toujours et à jamais sur des chemins de traverse.

Vendredi 27 janvier 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #11

34°55' Sud - 19°22' Est

C’est parti pour l’inconnu…

 

Pour ceux qui ont raté les dix premiers épisodes - toujours disponibles sur le site de l’association philanthropique d’intérêt général OceanoScientific, tout comme les onze Kids Newsletters déjà diffusées - et alors que j’ai quitté Cape Town (Afrique du Sud) en solitaire jeudi 26 janvier, voici les grandes lignes de mon expédition. Le 17 novembre, S.A.S. Le Prince Souverain Albert II de Monaco a largué les amarres de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" du Yacht Club de Monaco et j’ai mis cap au Sud-Ouest. J’ai attendu douze jours à Cartagena (Espagne) qu’une fenêtre météo s’ouvre à Gibraltar. Puis j’ai relié d’une traite Cape Town. Soit 42 jours de mer au total, sans l’ombre d’une avarie ou d’un quelconque problème. Quinze jours en Afrique du Sud ont permis de vérifier tout le navire et de minutieusement préparer le matériel océanographique embarqué. La campagne de collecte de données scientifiques à l’interface océan - atmosphère dans le Courant Circumpolaire Antarctique, dans des zones maritimes peu ou pas explorées, commence donc en ce moment. De Cape Town, je me dirige ainsi vers Monaco, mais en faisant le tour de l’Antarctique cap à l’Est. Toujours en solitaire sur mon bolide de 16 mètres en carbone. Retour à Monaco estimé à la mi-avril.

L’été de Cape Town va vite céder la place au froid et au gris des Quarantièmes. La transition est toujours brutale et surprend souvent les mieux avertis. Je vais ainsi vite pénétrer dans un univers hostile.

Photo Manuel Mendes  - OceanoScientific

Plus je progresse dans mon expédition, de surcroît désormais, alors que je suis dans le vif du sujet et que l’OSC System collecte automatiquement toutes les six secondes les données de dix paramètres différents, plus je trouve pertinent d’envisager l’avenir de la recherche océanographique dans le Courant Circumpolaire Antarctique et l’Océan Austral à la voile. En ce moment je détourne un voilier né pour la compétition océanique dans ces contrées hostiles où Quarantièmes Rugissants et Cinquantièmes Hurlants font la loi, au profit d’un usage à destination de la communauté scientifique internationale en charge de l’étude des causes et des conséquences du changement climatique. Mais, à terme, profitant du fait qu’entre les cinq continents et l’Antarctique le vent ne s’essouffle jamais, il y a vraiment une pertinence à imaginer des navires océanographiques qui, à l’image de ceux qui naviguent aujourd’hui, seraient capables d’embarquer un matériel sophistiqué et encombrant servi par un bataillon de scientifiques et d’ingénieurs. Car tenir une moyenne de dix à douze nœuds uniquement grâce aux voiles me paraît un objectif raisonnable pour un grand navire à voile. Plutôt que de brûler de 50 à 70 tonnes de gas-oil… par jour, pour aller à la même vitesse !

 

Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Ou la voile après la vapeur. Avant de passer à l’étape suivante du Programme OceanoScientific, dont la raison d’être est l’enchaînement d’expéditions autour de l’Antarctique à la voile durant l’été austral, comme en ce moment, puis, rapidement ensuite je l’espère, chaque hiver austral (juin - septembre) ; il s’agit de réaliser une expédition de qualité avec Boogaloo. D’autant que c’est une première. Jamais auparavant un voilier est allé ainsi collecter des données océanographiques à l’interface air - mer dans ces zones maritimes importantes pour la compréhension du Climat, mais peu renseignées. Voire pas du tout dans certaines zones où je ferai fonctionner l’OSC System et où je collecterai parallèlement des échantillons d’eau de mer de surface pour l’IFREMER et le CNRS.

 

Ma route va couper celle de deux navires scientifiques en expéditions. Il y a le navire français Marion-Dufresne qui navigue actuellement dans l’Océan Austral, avec bon nombre de scientifiques à son bord. Il y a également l’expédition internationale ACE - pour Antarctic Circumnavigation Expedition - qui est coordonnée par le Swiss Polar Institute et l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) à l’initiative et avec les subsides de Frederik Paulsen, "Gentleman Explorateur" qui a affrété pour cela le navire russe Akademik Treshnikov. Pas moins de vingt-deux projets sont menés dans ce cadre, par 55 scientifiques représentant trente pays. Dans les deux cas, notre routeur : Christian Dumard, veille au croisement des routes, afin que les données collectées sur les trois différents navires : le deux cités dans ce paragraphe et celui que je mène actuellement, soient comparées ultérieurement. Car plus les scientifiques disposeront de données fiables, c’est-à-dire contrôlées et validées, plus ils pourront nous renseigner, ainsi que ceux qui nous gouvernent, au sujet des causes et, surtout, des conséquences du changement climatique.

 

Dans cette circumnavigation, je vais évidemment emprunter les routes des courses océaniques. A commencer sur le trajet de Cape Town vers la Nouvelle-Zélande, que j’ai parcouru en équipage à bord de L’Esprit d’Equipe durant l’été austral 1985-86 à l’invitation de Lionel Péan, vainqueur de la Whitbread, la course autour du monde en équipage devenue depuis Volvo Ocean Race. Je vais aussi inscrire mon sillage dans ceux de Thomas Coville et Francis Joyon, les extraordinaires recordmen du tour de la Planète à la voile. Je vais également croiser et recroiser les traces laissées virtuellement par les concurrents du Vendée Globe. A cette différence que je ne cours ni contre la montre, ni par rapport à d’autres marins. Je suis là pour rapporter des informations scientifiques de la meilleure qualité qui soit. Cela ne m’empêche pas d’aider parfois mon bolide Finot-Conq à s’exprimer en dévoreur de milles marins. Ou de réaliser de belles moyennes parce que les conditions de mer et de vent font que Boogaloo ne me demande pas mon avis pour enchaîner les surfs à n’en plus finir. La longue houle qu’aucune terre, jamais, n’arrête, est en effet un terrain de jeu exceptionnel.

Vendredi 20 janvier 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #10

33°55' Sud - 18°25' Est

En attendant la brise favorable

Amarré au ponton de la Victoria & Albert Marina de Cape Town, l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" est prêt à reprendre son expédition, désormais cap sur Monaco en effectuant le tour de l’Antarctique par les trois caps : Bonne-Espérance, à 35 milles nautiques (65 km) de Cape Town, Leeuwin (Australie) et Horn (Chili). L’objet de l’escale : la re-calibration de certains capteurs de l’OSC System et sa révision complète avant que ne débute l’expédition scientifique dans le Courant Circumpolaire Antarctique, a été effectuée dans les délais impartis, par Fred Fourie et Jean-Pierre "JP" Smit de Sea Technology Services, en relation avec Stefan Raimund (SubCtech) et du Docteur Dimitri Voisin (Mer Agitée) sous les recommandations de l’équipe de Météo-France. Désormais il ne reste plus qu’à guetter la brise favorable pour quitter Cape Town et rejoindre le grand autoroute des dépressions des Quarantièmes Rugissants et des Cinquantièmes Hurlants.

L’escale à Cape Town a été l’occasion d’un contact sympathique avec le lycée français, notamment avec les élèves de seconde et de terminale, encadrés par leur professeure de SVT, Anny Ridon, dont le fils, William, se destine à une carrière de biologiste en océanographie. Photo Lycée Français du Cap / Yvan Griboval - OceanoScientific

L’OSC System, est le matériel que j’ai imaginé en 2006 pour collecter automatiquement des données de qualité scientifique de plusieurs paramètres à l’interface océan - atmosphère à bord d’un petit voilier de quinze mètres et au-delà. Il effectue cette collecte toutes les six secondes et dix paramètres sont concernés : cinq à la surface de la mer : température, salinité, acidité (pH), pression partielle de carbone (pCO2) et fluorescence. Dans l’atmosphère, il s’agit de la force et de la direction du vent, de la température et de l’humidité de l’air, ainsi que de la pression atmosphérique. Puis, toutes les heures, une médiane est effectuée sur dix minutes, de H-10 à H est transmise automatiquement par satellite à H+02 à destination de Météo-France, qui décode la phrase reçue, en contrôle la pertinence, puis la route à destination des bases de données océanographique et météorologiques internationales.

 

Cet OSC System a été développé durant une dizaine d’années, dont cinq ans d’un travail intensif réalisé par un consortium composé de deux entreprises privées : SailingOne (société normande leader du consortium) et SubCtech, basée à Kiel (Allemagne) ; ainsi que deux instituts français : IFREMER (Institut Français pour l’Exploitation de la Mer) et Météo-France. L’OSC System a d’ailleurs été récompensé du Prix Franco-Allemand de l’Economie - Catégorie "Environnement" en décembre 2013.

 

Après déjà de nombreux tests organisés par SailingOne sur un parcours représentant près de deux fois le tour du monde, dont des navigations en Antarctique sur le trois-mâts Bark Europa et en Arctique à bord de La Louise, ainsi que plus de 15 000 milles nautiques à bord de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo", l’OSC System est prêt à collecter des données dans les zones maritimes peu ou pas explorées à l’interface air-mer où je me prépare à pénétrer dans les jours prochains.

 

En complément de ces données collectées et transmises automatiquement, j’ai embarqué un certain nombre de flacons confiés par l’IFREMER et par le LOCEAN (Laboratoire d'Océanographie et du Climat : Expérimentations et Approches Numériques) de l’Université Pierre et Marie Curie (UPMC - CNRS) dans le but de recueillir une fois par jour des échantillons d’eau de mer. Les uns sont destinés à l’IFREMER pour analyse de la salinité. Les autres iront au LOCEAN pour analyse des isotopes de l'eau de mer. Nous avons également équipé la quille de deux capteurs autonomes de température, dont les données seront comparées par l’IFREMER à celles collectées par l’OSC System.

Récemment, le baromètre qui nous est confié par Météo-France s’offrait quelques velléités aléatoires de pressions atmosphériques dignes d’anticyclones de rêve. Il faut préciser à sa décharge qu’encaisser les chocs qu’il encaisse mettrait la pression à n’importe quel baro ! Jean-Baptiste Cohuet (Météo-France Toulouse), qui nous accompagne depuis longtemps dans le développement de l’OSC System, nous a trouvé une solution dans la minute. Le navire câblier Léon Thévenin de la flotte Orange Marine (ex-France Telecom) en escale à Cape Town (ne ratez pas la Kids Newsletter du lundi 23 janvier) étant équipé d’une station "Batos" de Météo-France, Jean-Baptiste est aussitôt entré en contact avec le Commandant Hugo Plantet …et nous appareillerons avec leur baromètre, testé et validé. Tous les paramètres sont donc passés au vert.

 

Enfin, Martin Kramp, du JCOMMOPS, la cellule opérationnelle du JCOMM (Joint Technical Commission for Oceanography and Marine Meteorology), dont la vocation est d’être le pont entre la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO (COI-UNESCO) - qui nous parraine - et l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM), nous a confié un flotteur Argo parrainé par l’école Roz Avel de Plougonvelin (Brest). J’ai mission de le mettre à la mer là où Martin Kramp me l’indiquera en fonction de la route de Boogaloo. Ce flotteur autonome, effectuera des plongées à près de 2 000 mètres de profondeur pour collecter des données dans la colonne d’eau et pour les transmettre ensuite aux scientifiques par satellite plusieurs années durant.

 

Tout est donc parfaitement organisé. Reste plus maintenant à ce qu’Éole me donne le feu vert pour quitter Cape Town, car je souhaite éviter de me faire cueillir à froid par une brise de plus de trente nœuds au louvoyage le long d’une côte hostile aux nombreux récifs. Soit quelques heures, quelques jours supplémentaires à patienter dans la douce ambiance estivale de Cape Town. Il y a pire comme conditions d’attente. Même pour un impatient chronique !

Martin Kramp (JCOMMOPS), à gauche, est allé à la rencontre des élèves de l’école de Roz Avel de Plougonvelin. Les classes de moyenne section et de CE2/CM2 ont ainsi décoré et parrainé un flotteur Argo que nous allons déployer dans les prochaines semaines, exactement là où les scientifiques souhaitent gagner en informations.
Photo Michèle Cessou - Le Télégramme

Vendredi 13 janvier 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #9

33°55' Sud - 18°25' Est

 

Cape Town en colère

Lundi 9 janvier, vers 17h30 j’arrive en solitaire avec l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" à moins d’une heure de Cape Town (Afrique du Sud), au terme de 41 jours de mer, de 10 500 milles nautiques (19 500 km) parcourus depuis Monaco. Les deux derniers jours et la dernière nuit de navigation étaient en mode "compétition" dans une brise soutenue, avec de belles moyennes, complétées de deux fois mon nouveau record personnel : 26,2 nœuds par 30-32 nœuds de vent réel - honorable pour un petit voilier de seize mètres à vocation scientifique ! Environ trente minutes plus tard, l’anémomètre se stabilise à 45 nœuds. Les embruns volent à l’horizontal. Une heure plus tard, la capitainerie du port enregistre des rafales de 70 nœuds alors que je me présente en rade. La mer fume blanc. À la barre, je m’enfuie vers le Nord-Ouest sous GV seule à trois ris, jamais au-dessous de 18 nœuds de vitesse dans un puissant surf permanent. La nuit tombe tout aussi brutalement et me paraît bien sombre. Le rêve du steak saignant, de la pinte de bière fraîche et de la nuit de repos dans un lit qui ne saute, ni ne tape, s’envole, balayé par ces éléments en furie. Quelle aventure lorsque Cape Town se fâche ainsi !

Table Mountain a la tête sous un couvercle de nuages cotonneux, sous un ciel bleu immaculé. Dans l’air pur, Le pic de Lion’s Head se découpe avec précision. Il est environ 17h30 en heure locale. Il y a 25 à 28 nœuds de vent réel et l’ambiance à bord est à prendre des photos-souvenirs de Cape Town, au terme de 41 jours de mer. Faut en profiter, car ça ne va pas durer.... Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Pourtant, tout avait bien commencé. Comme toujours d’ailleurs dans les films d’épouvante. Au sortir d’un rythme de vagues grises qui favorisent les longs surfs, dans une sorte de brouillard tout aussi gris porté par une brise de Sud de 25 à 35 nœuds réels, je pénètre au vent de travers dans un monde idéal composé de ciel bleu, d’une mer splendide tachetée de blanc immaculé et d’un soleil de grandes vacances. Des nuées d’oiseaux sillonnent le ciel à quelques mètres de l’onde en folâtrant, ou en escadrilles compactes rasant les vagues vers des destinations inconnues, comme en retard à un rendez-vous d’extrême urgence. Quelques phoques se pavanent en surface avant même que je ne voie le trait de côte. Des déchets annonciateurs de la présence de l’Homme flottent sur cette mer d’un bleu intense. Bref, ça sent la terre. Quelle satisfaction de boucler cette première partie de la route sans encombre. Pour l’instant !

 

Évidemment, je sais la grande ville méridionale du continent africain capable de redoutables rafales dévalant la pente escarpée de Mountain Table, qui est à Cape Town ce que la Bonne Mère est à Marseille. En plus viril, quand même. Je m’y suis préparé, terminant le parcours sous-toilé avec trois ris dans la grand-voile et la trinquette (petit foc de brise). Cela facilitera les manœuvres lorsqu’arrivera Manuel Mendes, qui doit m’accueillir avec un pneumatique semi-rigide pour m’aider à entrer dans le port. Car le moteur de Boogaloo, parfaitement révisé lors de l’escale de Cartagena (Espagne), refuse de démarrer. Or, mes compétences en mécanique ne vont pas au-delà de tourner la clé du démarreur dans le bon sens. Et, comme je n’ai pas besoin du moteur pour produire de l’énergie - fournie par deux hydro générateurs Watt & Sea d’une grande efficacité - je m’en remets à la bonne volonté du sympathique patron de R & M Boatbuilders, le chantier naval situé en plein cœur de la grande marina de Cape Town, habitué à recueillir les éclopés du Vendée Globe et de la Barcelona World Race.

 

Par téléphone, alors que je m’enquiers de son absence sur le plan d’eau, Manuel m’explique qu’il y a tellement de vent en ville qu’il ne réussit pas à sortir du port. Soit celui qui fut un des initiateurs du Team Shosholoza, le fameux et sympathique défi sud-africain du Royal Cape Yacht Club à l’America’s Cup 2007 à Valencia (Espagne), me raconte des galéjades, soit je vais au-devant de quelques grandes déconvenues. La deuxième option est la bonne. Bonne, enfin…

 

La mer est ombrée d’une première rafale, d’une seconde aussitôt derrière, puis le vent se stabilise sans autre préambule à 43-45 nœuds, écrêtant les vagues en longues traînées d’écume. Il me faut rouler le petit foc au plus vite, filer de la grand-voile pour alléger la pression sur Boogaloo et remercier le pilote automatique de ses bons et loyaux services, car la navigation devient un peu compliquée pour lui. Il n’est pas conçu pour "saluer les rafales", selon la terminologie de la marine à voile. Chaud devant ! A la barre dans un univers d’embruns horizontaux, j’en vois fuser à la verticale un peu à droite de l’étrave, juste devant. C’est le souffle d’un cétacé. Je dépasse un orque d’une dizaine de mètres au menton blanc et aux mouvements langoureux. Un ou deux degrés de cap de différence et je sortais le constat amiable. S’il a des copains de plusieurs tonnes dans les parages, tout cela risque de se terminer de manière un peu compliquée…

 

Très vite, évidemment lorsqu’on déboule à près de vingt nœuds, je me retrouve devant l’entrée du port. Pas de pneumatique, pas de Manuel. Et pour cause, Sur plusieurs mètres d’épaisseur un mur d’embruns arrive du rivage en un torrent qui gronde. D’un coup de barre, je passe du vent de travers au plein vent arrière. Boogaloo se prend alors un énorme coup de pied dans le derrière. Nous voilà lancés vers l’inconnu, entre Robben Island et la terre, dans une navigation hasardeuse où, rivé à la barre, je n’ai guère le loisir d’aller à la table à carte consulter sur l’écran de l’ordinateur s’il n’y a pas un haut fond devant l’étrave. Vu du cockpit, la mer de la carte est claire, sans obstacle présumé. Une navigation dénommée depuis que l’homme va sur la mer à la voile par cette expression sans équivoque : en fuite !

 

Premier point, je n’ai rien cassé, aucune avarie. Soit d’ailleurs 41 jours sans jamais sortir la caisse à outils. Deuxième point, avec ou sans moteur, Cape Town la tempétueuse se refusait à nous. Car ce n’est pas avec nos 35 petits chevaux poussifs qui nous propulsent à cinq nœuds sur mer plate sans un souffle d’air, que nous aurions pu contrer cette furie. Il faut donc s’échapper de cet enfer et trouver refuge au large pour y passer la nuit, sur la ligne des porte-conteneurs géants arrivant d’Asie et remontant le long de la côte africaine. Sans trop m’éloigner, car il va bien falloir que j’y retourne. A Cape Town.

 

C’est donc l’occasion de tester le quatrième ris dans la grand-voile qui ne me laisse que 17 mètres carrés de tissu dans le mât, préparé en prévision du gros mauvais temps du Grand Sud. J’y suis ! Ainsi équipé, je mets Boogaloo à 90 degrés du vent, l’étrave de biais face aux vagues, pour stabiliser une vitesse de quatre nœuds environ et progresser lentement dans le couloir de la houle, dont les déferlantes croissent un peu vite à mon goût. Ayant imaginé, toujours pour ma navigation circumantarctique, une porte de cockpit en deux parties, dont une grande à la base pour éviter toute intrusion de la mer dans mon home sweet home, je me barricade ainsi pour la nuit. Bien m’en prend, car par trois fois je serai couché par des déferlantes qui submergent à chaque assaut mon minuscule esquif, remplissant abondamment le cockpit. Je m’endors ainsi d’un sommeil saccadé, difficilement sec dans un duvet poisseux de sel et de transpiration accumulée dans les eaux tropicales. Je rêvais mieux comme programme de la soirée. Mais c’est le quotidien du marin que d’être parfois ainsi composé d’impondérables.

 

Cape Town la belle s’est refusée ce soir. Elle m’accueillera en grand 24h00 plus tard. Après une nuit à m’écarter de terre, il a fallut revenir au louvoyage, face au courant, par un vent oscillant entre rien et 25 nœuds. Jamais je n’ai autant manœuvré que durant ces dernières 36 heures. Manuel est au rendez-vous avec son frère José. Ils m’accueillent de leurs sourires bienveillants de ceux qui savent ce que je viens de subir devant leur ville d’adoption chérie. J’ai bien mérité le steak saignant et la bière fraîche !

Samedi 7 janvier 2017

Expédition 2016-2017

Newsletter #8

37°40' Sud - 07°24' Est

Soixante ans sur l’Océan

Lorsqu’on interrogeait ma défunte Maman sur son meilleur souvenir, la plus grande joie de sa vie, elle répondait invariablement dans un large sourire : "le 7 janvier 1957, la naissance de mon fils unique, Yvan". Dans mes meilleurs souvenirs, il y aura désormais ce 7 janvier 2017. Date de mes 60 ans sur l’Océan, à quelques heures d’arriver à Cape Town (Afrique du Sud) au terme de quarante jours de mer en solo et douze jours d’escale à Cartagena (Espagne) depuis le 17 novembre, depuis que S.A.S. Le Prince Souverain Albert II a largué les amarres de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" au pied du Yacht Club de Monaco. Avec déjà un avant-goût de Grand Sud après une semaine à naviguer dans les Quarantièmes. Je fais donc escale à Cape Town une grosse semaine, puis ce sera le départ de l’expédition scientifique dans le Courant Circumpolaire Antarctique, dans le vif du sujet.

La tension se lit sur le visage. La tête dans l’œil de bœuf du rouf, ce n’est pas sans appréhension qu’on observe le vent forcir et la houle se bossuer des vagues de cette nouvelle brise. Le comportement du bateau n’est qu’une extension de soi. Chaque choc dans la mer est un choc sur soi. De deux nous ne sommes plus qu’un. Car ce n’est pas un énième coup de vent, une énième dépression à vivre. C’est ma première dép’ en solo dans les Quarantièmes.

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Pénétrer dans les Quarantièmes, qui débutent en fait plutôt vers le 36e-37e parallèle sud, sous la latitude de Cape Town (33°50 S), dans cette zone maritime où la houle est éternelle, sans aucun continent pour lui briser sa course giratoire autour de l’Antarctique et du Globe, n’est signalé par aucun poteau indicateur ni poste frontière. On y entre comme on passe de France en Belgique, sans trop s’en apercevoir. Il y a toujours du soleil, peut être moins quand même. Et on mettrait bien une polaire sur le tee-shirt. Rien de plus au début. Pourtant, on pourrait s’en douter. Car, il n’y avait plus aucun oiseau et voilà de nombreux pétrels. Puis, du fond du sillage de Boogaloo, planant tel le lent bombardier qui se rapproche inexorablement de sa cible, le premier albatros surgit de nulle part. Vous n’imaginez pas l’émotion. La larme à l’œil, je vois ce superbe oiseau se rapprocher, s’élever au-dessus du cockpit , jeter un œil qu’on ne sait interpréter en un message de bienvenue ou en simple recherche d’une proie, puis il vire sur l’aile plein vent de travers et s’éloigne, sans jamais bouger les ailes. Ouaouhhhh ! Je-suis-donc-bien-arrivé-dans-les-Quarantièmes. Depuis plus de trente ans que j’en rêve, j’y suis. C’est l’albatros qui vient de me le confirmer. D’où l’émotion. Un jour de grand soleil, encore. Le dernier. Et après ça deviendra brutal. Ce sont effectivement les Quarantièmes Rugissants.

 

La première couche de polaire est complétée d’une deuxième. On ressort les bottes, les chaussettes montantes et la veste chaude à mettre sous le ciré pour aller manœuvrer. Le tour de cou vient réchauffer la nuque, ou l’écharpe douce en cashmere qui lie à la terre des siens en une caresse bienveillante. Comme lavé par tant d’embruns que de guerre lasse il en a abandonné ses couleurs, le soleil luit d’un jaune palot. La mer, encore bleue il y a peu, s’est teintée de gris au point de paraître noire, souvent mordorée quand le soleil est rasant. Et la houle s’est installée. Puissante, parfois désordonnée sous l’effet de vents traversiers. Mais tellement régulière dans son rythme infini à battre la mesure des dépressions qui s’enchaînent en une symphonie de l’extrême, sans limite. Bienvenue dans un univers à part. Âmes sensibles, s’abstenir.

 

Avec le vent qui rentre, lourd, pesant sur les voiles comme aucune autre brise, la visibilité décroît, le gris devient la référence et l’Océan se perd dans le ciel. Si ce n’est l’inverse. Gris lui aussi - voilà la réponse à ceux qui me demandaient pourquoi ce voilier est gris - Boogaloo se fond dans ce paysage de désolation auquel il est destiné, comme par respect. Mais à sa manière de Finot-Conq de performance. A 110-125° du vent réel, Boogaloo est une machine infernale. Et là, il est dans son élément. A fond. La première dépression n’a pas été très agréable. Trop de portant, une mer trop chaotique et, sûrement, trop de stress pour apprécier. La seconde, au contraire, a été conforme à ce que l’on sait du Grand Sud. On attrape la dép’ sur sa face avant et on se met à galoper. Le but du jeu est de tenir le plus longtemps possible, le plus haut possible, c’est-à-dire sans se laisser aller à abattre pour éviter la punition de vents trop violents. Donc à fond. Pas d’autre solution.

 

Rappelez-vous les anciens trains des années 70-80, comme il en existe encore sur certaines lignes, Paris - Cherbourg, par exemple. Vous souvenez-vous du bruit lorsque vous passiez dans cet espèce de soufflet en accordéon qui relie deux wagons ? A bord, c’est exactement identique. Ça ronfle, ça geint, ça siffle, ça vibre en se cabrant. Et de surcroît ça tape à chaque vague rattrapée. Ça accélère, puis ça donne l’impression de ralentir et ça repart de plus belle avec le sifflement croissant provoqué par la quille et son puits qui se vide et entre en résonance, alors que le chuintement de l’eau sur la coque monte dans les aigus lui aussi : 20, 21, 22, 23, 24 nœuds. Record actuel : 25,8 nœuds. Avec 35 nœuds de vent réel. Déjà du très lourd par ces latitudes. A un dixième de mon record perso. A six dixièmes du record absolu de Boogaloo établi sous les couleurs de Bostik en janvier ou février 2008, quelque part dans l’Océan Indien entre Cape Town et Wellington (Nouvelle-Zélande) par Charles Caudrelier et Liz Wardley. Tiens, c’est bientôt l’Indien, d’ailleurs.

 

Comme me dit mon ami Tony de Beyrouth : "Va cool, mon Gribo, t’es pas en compète". Cool, ne fait pas partie du vocabulaire des Quarantièmes. Il n’y a rien de cool, ici. Soit je navigue au bon rythme, celui dicté par Boogaloo de toute sa puissance, dans une furie d’embruns, abrité dans la cabine comme un lièvre dans son terrier à l’ouverture de la chasse, tellement les paquets de mer courent sur le pont. Et je m’accroche. On s’habitue à tout, n’est-ce pas ? Soit je joue petit bras, je sous-toile le bolide et là je me mets en danger. Grave. Car si on se joue de près de 95% des déferlantes en galopant vent de travers dans les couloirs de la houle, on s’expose terriblement en ralentissant. Et quand l’une d’elles cogne, le KO est possible. A éviter. Comme si de chasseur on devenait proie. Mauvaise sensation. Alors on affole les compteurs et on gère chaque instant du quotidien au mieux de cette vie trépidante. C’est ce que je suis venu retrouver ici. Je ne suis pas déçu. J’évoquerai bientôt les sentiments que génère une telle navigation sur la brèche, avec la sanction toujours imminente. Une ambiance de marche ou crève qui fait tout le piment de ces contrées hostiles. Pour l’instant, la bonne nouvelle est que c’est exactement comme il y a une trentaine d’années. Heureux d’être de retour. Et fier d’y célébrer mes soixante ans !

Message personnel : Pierre, lorsque tu as, le 17 novembre vers midi, d’un trait de pneumatique, costume et cravate sous le ciré, rejoint Boogaloo à un mille de la Principauté pour me souhaiter bon vent, de marin à marin, et me remettre un encouragement à naviguer bien, je t’avais dit que ce serait un beau cadeau d’anniversaire. Problème, je n’avais pas de verre à pied. Et boire un grand cru dans le mug à thé-potage-tisane-vitamines, ça, jamais ! Alors, à l’escale de Cartagena, je me suis empressé d’acheter de quoi déguster ton présent. Sans modération. Voilà, aujourd’hui, au large, je trinque à ma santé de marin d’un verre (plusieurs, en fait) de cet excellent Château Léoville-Poyferré, un Saint-Julien, de surcroît mon vin préféré. En pensant à toi évidemment. A vous deux. Trois ? Et je ne peux m’empêcher, dans les différents toasts que je porte  - c’est une grande bouteille pour un marin à l’eau désalinisée depuis quarante jours ! - d’en adresser un à ta Maman, qui me poursuit dans le calendrier et dont vous allez fêter le passage du cap de cinq à six, vous aussi, dans …(après trois verres, je compte sur mes doigts)… quatorze, quinze, seize. Seize jours, le 23. Car depuis que je sais lire et apprécier les jolies jeunes filles, puis les belles femmes (je ne sais plus dans quel ordre c’était, la lecture et les filles… pas grave), chaque mois de mon anniversaire est l’occasion de voir et revoir celle dont les gazettes font régulièrement leur Une en janvier. Ta Maman. Alors buvons à son anniversaire aussi. Et vive 1957 (hips !). Bon, bah je vais reprendre la route. Mais non, Monsieur l’agent, je ne barre pas, vous voyez bien, je suis sous pilote automatique ! Ah, sont casse-pieds la maréchaussée dans les Quarantièmes…

Vendredi 30 décembre 2016

Expédition 2016-2017

Newsletter #7

34°52' Sud - 25°12' Ouest

Escale à Cape Town

Ma défunte grand-mère maternelle, partie lorsque j’avais cinq ans, me disait que j’avais "les yeux plus gros que le ventre" lorsqu’elle m’observait au pied de son cerisier à dévorer du regard toutes les bonnes cerises bien rouges qu’il me tardait d’engloutir avec gourmandise. J’avais également les yeux plus gros que le ventre, en souhaitant inclure cette première expédition de la Campagne OceanoScientific dans le Courant Circumpolaire Antarctique dans le cadre d’un tour du monde sans escale. Car, à l’origine du concept, il était question et il est toujours question d’ailleurs à l’avenir, de réaliser des expéditions de Cape Town à Cape Town, ce qui représente un parfait tour de l’Antarctique. Même si le Yacht Club de Monaco demeurera toujours notre point de départ/arrivée. Or, je suis contraint de faire preuve de bon sens : l’OSC System qui collecte les données océanographiques air - mer toutes les six secondes a besoin, après 40 jours de mer, d’une maintenance complète avant d’entrer dans le vif du sujet, ne serait-ce que parce que les eaux chaudes tropicales ont introduit bon nombres de bactéries, de morceaux d’algues (sargasses) dans le circuit d’eau. Ce bouillon de culture nuirait à la qualité des données scientifiques qui seront collectées. Tant pis pour mes velléités de tour du monde sans escale. Alors que l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo", ni le marin n’ont un quelconque besoin, ni envie, de faire escale, nous devrions atteindre Cape Town au cours du week-end du 7-8 janvier et y demeurer une petite semaine. Cela me rappelle quelques souvenirs…

Le sillage se fait de plus en plus marqué, l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" termine le contournement par l’Ouest et en escalier de l’anticyclone de Sainte-Hélène. On remet du vent dans les voiles, tout en puissance de la coque Finot - Conq en carbone. Le soleil va bientôt céder la place à une atmosphère plus grise, plus fraîche. Ça sent le Sud… Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

C’est évident, si Lionel Péan ne m’avait pas embarqué sur L’Esprit d’Équipe dans la Whitbread 1985-86, la mythique course autour du monde en équipage créée en 1973, devenue Volvo Ocean Race, je n’aurais sûrement jamais découvert le sud de l’Océan Indien. Par conséquent, cette inextinguible envie d’y retourner n’aurait jamais occupé mon esprit de façon aussi prégnante trente ans durant. Le fait, consécutivement, d’avoir été associé à cette première victoire française dans l’épreuve océanique internationale de référence - compétition tant convoitée par Eric Tabarly, qui se refusera donc à lui une nouvelle fois en 85-86 alors qu’il menait le maxi-yacht Côte d’Or - est accessoire par rapport à celui d’être allé naviguer là où peu de marins vont et dans des conditions où nous faisions office de pionniers. J’y reviendrai lorsque j'y serai. Cette étape de ma vie fût un sommet. Une des plus belles séquences vécues à ce jour. Je ne remercierai jamais assez Lionel du fantastique bonheur qu’il m’a ainsi offert.

 

Nous sommes donc en octobre 1985, la flotte de la Whitbread est au milieu de l’Atlantique, à batailler entre anticyclones des Açores et de Sainte-Hélène, face au Pot au Noir et aux autres obstacles traditionnels d’une première étape de Portsmouth (Angleterre) à Cape Town (Afrique du Sud). Tous les regards français sont alors tournés vers Eric Tabarly et son maxi-yacht Côte d’Or, sous pavillon belge, qui sent encore le polyester frais sur la ligne de départ. Peu d’observateurs s’intéressent à L’Esprit d’Équipe. Pour deux raisons. La première est que le sponsor, la société informatique française Bull, ne s’est pas engagé dans une opération de communication externe, mais interne, dans le but de fédérer les 26 000 collaborateurs du groupe que forment désormais le petit poucet tricolore et le géant Honeywell, qui vient d’être absorbé par l’entreprise à capitaux d’état français. Cocorico, nous sommes en An 5 de la Mitterrandie. L’autre raison est que Côte d’Or et les autres maxi-yachts, dont le Suisse Merit sur lequel Dominique Wavre est chef de quart, jouent les premiers rôles en tête de la flotte du fait de leurs presque 25 mètres de longueur. Or, L’Esprit d’Équipe, petit voilier en alu dessiné par Philippe Briand, n’en fait que 17,60. Il caracole donc sur le plan d’eau loin des géants. Cependant, ce que journalistes et, par conséquent, grand public ont du mal à intégrer, c’est que la victoire de la Whitbread se joue en temps compensé. Une règle anglo-saxonne bien absconse s’il en est. Mais c’est la règle. Chaque bateau est doté d’un coefficient mathématique, calculé par eux les Anglais, au gré de formules incompréhensibles sous la dénomination de "rating". Plus le navire est long, voilé et puissant plus son rating est élevé. Plus il est petit, moins son rating est lourd. Départ commun, chacun fait sa course et, à l'arrivée, on multiplie le temps de course réel (Temps Réel) par le rating. Cela donne le temps de course officiel (Temps Compensé) et le classement. Une part de la victoire est à créditer à l’énorme travail réalisé par Philippe Briand et Lionel Péan, en amont de la partie nautique du projet, pour obtenir le meilleur rapport entre le rating et les  qualités intrinsèques du canote. Mais, il est vrai, Eric Tabarly est loin devant, en retrait des leaders certes, mais loin devant Lionel Péan. Et puis c’est Tabarly. Même s’il a gagné La Solitaire du Figaro 1983, deux ans avant de prendre le départ de la Whitbread, Lionel est un jeune à faible notoriété, de surcroît entouré d’équipiers qui ne brillent pas par leurs palmarès, à l’exception de Stéphane Poughon, déjà vainqueur de la Mini Transat et champion du monde par ailleurs. Et de Daniel Gilard, qui me remplacera pour courir l’étape du Horn. D’ailleurs, Bull voulait Tabarly. Mais Patrick Dubourg, que je vous présente plus loin, avait dit : "Non, ce sera Péan, ou on ne fait pas !". Toujours diplomate, ce Dubourg...

 

En octobre 1985, nous sommes surtout en plein Apartheid. Ça chauffe entre l’Afrique du Sud et la communauté internationale. Ce pays du bout de l’Afrique est à l’index des grandes nations, de l’Europe et, surtout, de la France, patrie des Droits de l’Homme. Alors que des émeutes sanglantes, réprimées avec une extrême violence agitent les faubourgs de Johannesburg, la capitale et que des foyers de cet affrontement racial se propagent dans tout le pays, jusqu’aux portes du paisible port de Cape Town, je commence à mettre en évidence dans les colonnes de L’Équipe, où j’officie depuis six ans alors, que Lionel et sa bande sont en train de commettre un hold-up. Tout laisse à penser en effet, en simulant des dates d’arrivée et en calculant les temps compensés avec les fameux rating, que L’Esprit d’Équipe va rafler la mise de cette première étape, notamment grâce à une belle option de navigation de Lionel en Atlantique Sud. C’est é-nor-me !

 

Or, Jean Glavany, Directeur de Cabinet du Président de la République est un fou de rugby. L’Équipe est chaque matin sur son bureau, au-dessus de la pile. Il suit aussi la voile avec intérêt dans la rubrique "Auto-Moto-Bateaux" que dirige Patrick Chapuis. Notamment en ce mois d’octobre 1985, car les aventures sportives des deux équipages français de cœur le passionnent. Jean Glavany a d’ailleurs parfois l’occasion de goûter aux joies de la voile avec son ami Jean-François Fountaine et avec Lionel Jospin, à La Rochelle. Il apprécie ce sport et ses acteurs.

 

Prise de conscience un peu tardive au Château : un voilier sous pavillon français, représentant le fleuron de l'industrie informatique nationale, va remporter, à Cape Town, la première étape de la course au large la plus médiatisée dans le monde entier. Plus simple : en plein Apartheid, en total embargo, la France va s’afficher urbi et orbi en Afrique du Sud - où, évidemment, le Premier Ministre sud-africain s’apprête à en faire ses choux gras dans le bras de fer engagé avec le reste du Monde. Sale temps pour L’Esprit d’Équipe, dont personne à bord ne sait ce qui se passe à Paris… L’écoute à la main, les sept hommes cinglent vers la ligne d’arrivée.

 

Inutile de dire que chez Bull, avenue Malakoff, entre Trocadéro, Foch et Porte Maillot, du deuxième au quatrième étage où André de Marco, assisté de Sylvie de Jourdan et de Patricia Bernard, dirige la Communication, comme au sixième où Francis Lorentz préside, il y a une sorte de vent de panique. En un mot comme en cent, il n’est pas question que L’Esprit d’Équipe pénètre dans le domaine maritime d’Afrique du Sud. L’ordre vient d’En-Haut. Au-dessus du sixième. Point. C’est clair, c’est net, pas question ! C’est ce message que nos amis de Bull viennent rapidement transmettre à la cellule réunie au 9 de la rue Goethe, dans le huitième arrondissement de Paris, près du showroom Agnès B et du Musée Galliera, dans un petit bureau en rez-de-chaussée avec vitrine. Une plaque signale qu’on est au siège de l’ACPN. En fait, ici œuvre l’armateur de L’Esprit d’Équipe, publicitaire-concepteur de ce nom fédérateur où le naming du sponsor n’apparaît pas, une première en marketing. J’ai nommé : Patrick Dubourg. Alors entouré du gérant de l’ACPN, Gérard Henry ; de son fidèle homme à tout faire, Olivier Durand et de moi-même. Ainsi que d’une secrétaire qui se demande fréquemment si elle n’est pas tombée chez les fous et qu’on voit de temps à autre s’échapper de son poste de travail à l’arrivée d’un grain. Parfois, c'est plus prudent, en effet.

 

A la fois équipier en attente de rejoindre le bord, journaliste et auteur du livre interne L'Esprit d'Équipe pour Bull, je participe aux réflexions générales et stratégiques, toujours euphoriques, parfois dramatiques. Je fais part à notre armateur de ce qui serait utile, voire essentiel à l’équipage et à notre monture. Patrick est le patron. Ça tonne, ça gesticule, ça invective et ça déménage. Patrick est aux manettes, ouragan d’un bon mètre quatre-vingt au quintal dynamique. Lorsque l’émissaire de Bull, au look d'expert-comptable de province proche de la retraite, venu sur la pointe des pieds et le regard fuyant, d’une petite voix mal assurée, expliquer que L’Esprit d’Équipe ne doit pas franchir la ligne d’arrivée - où il devrait triompher sous peu - Patrick l’Armateur explose : "Nan, mais vous rigolez ?...". Souvent il le disait et le redira ensuite, d’ailleurs. Car Patrick Dubourg fût, avec son style incomparable, ses coups de génie et ses coups tordus, son honnêteté de cœur et ses actes à l’envers, un acteur à part entière de la victoire de L’Esprit d’Équipe et de la bande à Péan.

 

S’engage alors une négociation incroyable - secrète évidemment - entre l’Élysée et nous, en ligne directe avec Jean Glavany, prenant évidemment la défense de l’équipage (merci Jean !), grâce à la complicité de mon ami Pierre Gardère, alors Directeur général de la Fédération Française de Voile. Il fallait faire vite, car Lionel et ses six équipiers cravachaient fort, sentant la coupe à portée d’étrave. A Paris, toutes sortes de solutions plus saugrenues les unes que les autres sont envisagées, comme envoyer un bâtiment de la Marine Nationale intercepter le voilier et le gruter sur son pont. On a même parlé de détourner la Jeanne d’Arc de sa mission dans l’Indien. Nous étions dans le No Limit, dans la Raison d'Etat.

 

A force de ténacité, avec un armateur déchaîné qui n’a rien lâché, grâce à la bienveillance de Jean Glavany et, on l'apprendra six mois plus tard à l'Élysée, la volonté de François Mitterrand, Lionel Péan a coupé la ligne d'arrivée de Cape Town en levant le bras au ciel. La première étape était gagnée. Champagne ! A cette époque, c'était du Taittinger.

 

Il ne me restait plus qu’à rejoindre la joyeuse bande à Cape Town pour courir la deuxième : Cape Town - Auckland. Voilà pourquoi, je serai sûrement ému dans une semaine, de revenir pour la première fois depuis novembre-décembre 1985 dans ce port d’Afrique du Sud où nous fîmes aussi quelques pitreries dans l'atmosphère étonnante de l'Apartheid. Mais c'est là une autre histoire et il n’y a pas encore prescription…

Vendredi 23 décembre 2016

Expédition 2016-2017

Newsletter #6

16°60' Sud - 33°42' Ouest

Pot au Noir, où es-tu ? Que fais-tu ?

Déboulant désormais vent de travers au large des côtes brésiliennes, toujours cap au Sud, aussi vite que l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" en est capable, c’est-à-dire très vite pour un petit voilier de seize mètres, j’ai franchi l’Équateur dimanche 18 décembre en début de soirée, après n’avoir été ralenti qu’une vingtaine d’heures dans le Pot au Noir, dont à peine huit heures avec moins de cinq nœuds de vent. Je viens donc enrichir les échos des coureurs océaniques et chasseurs de records qui traversent cette zone en constatant que le Pot au Noir est de moins en moins un obstacle pour des voiliers, qu’il est donc de moins en moins actif, voire inactif. Et de nombreuses voix s’élèvent aussitôt parmi ceux qui parlent sans savoir, pour attribuer cela au changement climatique. Un changement climatique mis à toutes les sauces et accusé de tous les maux. Bientôt il sera responsable des embouteillages à la sortie de Paris lors des week-ends prolongés. Si, si, vous verrez… Alors sachons raison garder en ce domaine et plutôt que de dire ou d’entendre n’importe quoi à ce sujet, écoutons plutôt l’avis des scientifiques qui accompagnent le Programme OceanoScientific depuis son origine, en 2006.

Du gris ou du noir avec un fond de bleu dominant, voilà l’ambiance du Pot au Noir, quasiment sans une ride sur l’Océan, car il n’y a pas un souffle d’air. Un peu oppressant, à vrai dire. Et le grain, qui arrive doucement mais sûrement ne prévient pas le marin qu’il est uniquement chargé d’eau ou aussi de violentes rafales. Ce sera la surprise... Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Nous nous sommes tournés vers deux de nos références. Ils guident nos pas dans notre démarche philanthropique pour offrir à la communauté scientifique internationale des données de qualité collectées dans des zones maritimes peu ou pas explorées. Il s’agit de Nicolas Metzl et Gilles Reverdin, membres du CNRS, rattachés au Laboratoire d'Océanographie et du Climat : Expérimentations et Approches Numériques (LOCEAN) de l’Université Pierre et Marie Curie (UPMC).

 

Nicolas Metzl : "Je travaille prioritairement à l’étude du CO2 dans l’Océan Austral et ne suis donc pas un spécialiste du Pot au Noir. Néanmoins, depuis quelques semaines, l'Atlantique Tropical semble un peu plus chaud que d'habitude. Mais de là à conclure que c'est lié au changement du climat, difficile à dire. Il faudrait interroger des spécialistes de la dynamique et du couplage avec l'atmosphère dans cette région. Or, ils ne pourront pas se prononcer sans une étude de l’évolution sur une longue période. On peut toutefois noter que les observations, depuis environ trois décennies, suggèrent un réchauffement de l'Atlantique Tropical, sans doute lié aux forçages anthropiques, avec un impact sur les bassins indien et ouest-pacifique (réchauffement) et est-pacifique (refroidissement) à travers des télé-connections atmosphériques".

 

Gilles Reverdin : "Les valeurs très chaudes au nord de l'Équateur dans l'ouest-atlantique vers 5-10° Nord sont conformes à des précipitations assez marquées dans l'extrême ouest - et à une saison cyclonique assez moyenne, d’ailleurs. Par contre, les vents doivent en effet avoir été plus marqués vers 20-30° Ouest au cours la dernière semaine. Ce type de situation peut en effet perdurer quelques semaines, ce qui est favorable à la navigation à voile, mais avec des variations au jour le jour, car il y a des ondes d'ouest et d'autres systèmes qui se baladent plutôt d'est en ouest. Cette situation ne peut donc pas être attribuée au changement climatique. Il faudrait disposer de plusieurs décennies d’observations pour se prononcer sur ce thème."

 

Notre ami Pierre Blouch, tout jeune retraité de ses fonctions au sein de Météo-France et de celles qu’il assumait également en matière de Météorologie Marine dans diverses structures internationales de l’Organisation Mondiale de la Météorologie (OMM), tout en ayant joué un rôle déterminant dans le démarrage du Programme OceanoScientific, puis dans son développement, mais également dans la préparation de l’expédition en cours, a interrogé plusieurs de ses collègues en charge de l’étude de ce phénomène du Pot au Noir chez Météo-France. Voici, dans son intégralité, le point de vue de ce collectif.

 

"De tous temps la Zone de Convergence Intertropicale (ZCIT), appelée "Pot  au Noir" en Atlantique par les marins, subit des variations au jour le jour. Elle n'est jamais active tout le temps, partout. Les marins peuvent très bien franchir cette zone à un moment et à un endroit où elle est peu active, comme cette année, par exemple. On ne peut pas en conclure une disparition pour autant. Comme pour le réchauffement climatique, l'étude des variations à long terme de la ZCIT nécessite l'analyse de données sur plusieurs décennies, ces variations ne sont pas décelables sur le court terme car la variabilité à court terme est plus forte. Elles existent mais semblent osciller. Elles ne sont donc pas nécessairement liées au réchauffement climatique. Une étude montre, par exemple, que la ZCIT s'est sensiblement déplacée vers le Sud entre 1945-1954 et 1971-1980. Peut-être se déplace-t-elle actuellement de nouveau vers le Nord sans que nous ne nous en apercevions."

 

On l’aura compris, appréhender les causes et conséquences du changement climatique est affaire de longue haleine. Une navigation au long cours dans l’étude de l’interaction Océan et Atmosphère. En attendant d'en savoir plus, sûrement pas avant plusieurs décennies, retenons néanmoins que les causes anthropiques de l’évolution du climat, c’est-à-dire celles relatives à l’activité humaine sur la Planète, sont un facteur accélérateur de dégradation de la situation climatique générale. Le plus beau cadeau de Noël que nous pourrions donc faire à Dame Nature, c’est de réussir à convaincre autour de nous de se comporter différemment, de consommer différemment et d’aider nos enfants à plus de respect de l’Environnement que nous n’en avons eu nous mêmes jusqu'ici. Par exemple, si nous attendions que le printemps soit bien installé pour manger les premières fraises, plutôt que d’en mettre dans la corbeille à fruits des repas de fête ? Pommes, oranges, bananes, sont tellement bonnes en hiver…

 

Tout en vous souhaitant un JOYEUX NOËL du large du Brésil où je viens d’entrer dans l’été alors que vous pénétriez dans l’hiver - OK, je fanfaronne un peu… -  je profite de cette tribune pour vous rappeler que cette expédition de la Campagne OceanoScientific, tant dans la partie collecte de données pour la communauté scientifique internationale, que dans celle des efforts à destination des "Kids" de sept-dix ans pour les convaincre de l’absolue nécessité de préserver l’Océan, est financée exclusivement par les dons de mécénat à l’association OceanoScientific et grâce aux cotisations de ses adhérents : 20 € la cotisation annuelle.

 

Je remercie chaleureusement tous ceux qui nous aident, dont certains depuis l’origine de l’association, le 7 janvier 2011 et j'invite tous les autres à nous rejoindre, soit au gré d’une adhésion (20 €), soit d’un don, ou des deux, sachant que chaque somme versée à cette association philanthropique d’intérêt général ouvre droit à avantage fiscal : 66% du versement pour les particuliers et 60% pour les entreprises, selon les règles fiscales qui encadrent le mécénat. Par avance, nous vous remercions de votre générosité de Noël. Et à dans une semaine pour la suite de nos aventures…

Sur le radar, le voilier est matérialisé par le point central. Devant est en haut, derrière, en bas. Comme il n’y a pas de vent, on n’avance pas et le grain non plus. Alors, la plaisanterie dure parfois …longtemps ! Heureusement, dans le cas présent, ce n’était un grain que d’une très violente averse, avec une brise tournoyante, mais sans grosses rafales.

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

Vendredi 16 décembre 2016

Expédition 2016-2017

Newsletter #5

06°20' Nord - 28°01' Ouest

Désert océanique, espace de solitude

J’ai terminé le contournement de l’archipel du Cap Vert, îles volcaniques esseulées au milieu de nulle part, entourées de fonds de 4 500 à 5 000 mètres - comme la Nature est étrange : pourquoi elles, là ? - au gré d’un angle droit tracé d’un sillage rectiligne plein Ouest au-dessus des premières terres que les marins explorateurs portugais découvrirent au XVe siècle ; puis désormais plein Sud, jamais à moins de 80 milles nautiques de ces lieux de naissance d’une musique qui a nourri le jazz de rythmes qui enrichirent le blues. Comme deux coups de crayon sur la carte. Volontaires. Grâce à une météo parfaite. J’arrive désormais aux portes du Pot au Noir, si tant est qu’il soit au rendez-vous, pour glisser, plus doucement qu’à l’heure actuelle où l’étrave fume d’embruns de vitesse, vers l’Équateur, histoire d’aller partager une coupe de Moët & Chandon avec Neptune. Avec respect. Ma première au passage de La Ligne.

Comme un trait de crayon sur l’Océan qui s’efface au loin derrière nous, le sillage de Boogaloo exprime la vitesse, la joie d’évoluer dans un espace de liberté qui paraît sans aucune limite, dans une solitude toute relative.

Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

D’abord, on s’inquiète. Y-aurait-il un problème ? La deuxième, puis la troisième fois, l’inquiétude demeure, mais l’exaspération point. Ensuite on comprend mieux. On comprend mieux pourquoi l’alarme du radar, ou plutôt de la centrale de navigation annexe exclusivement utilisée en fonction radar, se met à hurler du joli bruit d’un cochon qu’on saigne. Avec cette fenêtre au milieu de l’écran : "Communication perdue / Plus de communication AIS". Et vous cliquez : "OK", pour que le bruit cesse, en prenant conscience, cette fois-ci, que vous êtes bien seul dans un véritable désert océanique.

 

AIS, c’est Automatic Identification System. Sûrement la plus géniale invention de l’Homme pour le Marin de ce début de XXIe siècle. Il s’agit du système permettant de connaître instantanément  l'identité, le statut, la position et le cap des navires se situant dans la zone de navigation qui vous entoure dans un cercle correspondant à la portée des ondes radio VHF, soit environ 25 milles nautiques (45 km). Remis à jour toutes les deux à dix secondes, c’est le meilleur outil pour éviter les abordages en mer. Normalement, c’est-à-dire le long des côtes et, a fortiori dans des zones de fort trafic maritime : aux caps et dans les détroits, le système AIS est en activité permanente. Des petits bateaux verts se déplacent sur votre carte numérique sur l’ordinateur de bord et il suffit de placer la souris dessus pour tout savoir sur le navire qu’il représente. Vraiment magique. Lorsqu’il n’y a plus de signal AIS, c’est simplement qu’il n’y a plus de navire dans un rayon de 25 nautiques. Hors des routes maritimes traditionnelles. Seul.

 

Cette notion de solitude, je commence doucement à la percevoir en allongeant le sillage de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" plein Sud. C’est un état d’esprit par rapport aux autres, la solitude. Pas à soi-même, a priori. Je suis seul dans le métro aux heures de pointe. Parce que je n’ai pas de rapport aux autres, que j’ai l’esprit occupé, que je suis tendu vers un objectif. Ne serait-ce que de descendre à la bonne station. Là, c’est différent. Heureux comme un Boogaloo en Atlantique lorsqu’il a du vent et des vagues, je suis épanoui tout seul à bord, au rythme du vent, du soleil et de la lune. Tout ce qui ressemble à la liberté, en fait. Mais la solitude que je sens s’immiscer dans mes pensées, mes actes, mes longues réflexions l’œil perdu à l’horizon, est celle du manque de l’Autre. Je vois les dates défiler sur le livre de bord. Je vois ce mois de décembre s’acheminer vers Noël et je prends conscience de la distance avec mes très proches. Avec mon épouse et nos triplés pirates. Premier Noël sans eux depuis leur naissance, il y a neuf ans et demi. Avec mes deux grandes filles à qui je n'ai pas su encore témoigner l'amour que je leur porte. Avec mes parents disparus, qui me manqueront toujours. En réalité cette solitude est une navigation intérieure, une prise de conscience de soi-même, qu'exacerbent l’immensité de l’Océan, l’horizon immaculé et le cycle des jours et des nuits qui s'enchaînent entre mer et ciel. Une situation que j’imagine impossible à terre. Sauf peut-être dans un monastère. Mais c’est là un autre sujet…

 

Je progresse donc en grandes enjambées de bateau à voile, même si je suis souvent en dessous - à 70-80% environ - de ce que mon Boogaloo pourrait faire si je portais le gennaker écoute à la main et pied au plancher, en ce moment par exemple. De quoi pousser les surfs à 22-24 nœuds plutôt qu’à 17-20. Car Boogaloo ne rate quand même pas une occasion de partir en survitesse, tapant, éclaboussant d’une étrave conquérante, l’embrun cinglant. Or, je ne suis pas en course braves gens. Le Vendée Globe, c’est un hasard de mon propre calendrier, là-bas, très, très loin de moi. Je ne recherche pas la performance pour la performance, mais un rythme de navigation qui préserve le matériel, évite du stress au marin et m’assure de rejoindre Monaco avant le 15 août. Mais non j’exagère ! Pour collecter de précieuses données scientifiques avant toute autre considération. Bref tout l’inverse de ce que fût ma vie de marin d’avant, coureur autour de trois bouées comme au long cours, obnubilé par le "pouillème" de nœud et le chemin le plus rapide. A tel point que je culpabilise fréquemment lorsque je trouve que ce qui s’inscrit dans la petite fenêtre du speedomètre me paraît indécent de lenteur pour un fringuant coursier comme le mien. Puis le ris pris en avance, le changement de voile d’avant anticipé par rapport à une brise qui se renforce, me font prendre conscience, qu’en définitive je navigue avec un bon instinct de marin. Pour l’instant, je ne me suis pas encore trompé dans mes choix. Cessons donc cette culpabilisation de chasseur de trophées !

 

Cet instinct de marin est - très bien ! - servi par deux outils essentiels. Le premier est l’accès aux prévisions météo de notre partenaire Météo-France via le service Navimail. Vous choisissez une zone, vous choisissez la précision du fichier et sa validité, de un à cinq jours et vous cliquez. Une requête mail est expédiée par satellite et vous recevez quelques minutes après votre fichier Grib. Pas de rapport avec Griboval. Fichier que vous vous empressez de charger sur le logiciel de navigation Adrena. Second outil essentiel. Puis vous déterminez vos critères de routage. Nouveau clic. Une route en couleur se dessine sur la carte, vous recommandant un chemin là où il n’y en a pas, avec des virages sans panneaux. Déjà, en 2013-2014, lors de la Campagne OceanoScientific Atlantique, j’avais constaté que le mariage Navimail - Adrena offre une aide à la navigation inestimable. A chaque instant, en ce moment, je peux témoigner de l’efficacité du duo. A tel point qu’avant-hier, Adrena me recommandait un double empannage, une petite marche insignifiante à l’échelle de la route à parcourir et de l’immensité de là où je navigue. Évidemment, je n’entendais pas y souscrire. Néanmoins j’ai observé attentivement et… j’ai bien constaté une grosse adonnante d’à peine une heure qui aurait, en effet, justifié deux manœuvres pour gagner du temps. Mais du temps, j’en ai tellement, que j’ai continué tout droit, mettant un peu d’eau à chauffer pour prendre le thé, accompagné d’une madeleine Jeannette - une belle histoire La Biscuiterie Jeannette, je suis fier qu’elle m’accompagne.

Vendredi 9 décembre 2016

Expédition 2016-2017

Newsletter #4

Sud-Ouest des Canaries

Entrée en Atlantique

Comme annoncé le 28 novembre en home page du site OceanoScientific, la fenêtre météo attendue s’est bien ouverte samedi 3 décembre pour nous permettre de quitter Cartagena (Espagne). Pas une baie vitrée de façade, juste une petite fenêtre donnant sur l’arrière-cour. Assez toutefois pour s’échapper de Méditerranée. Doucement en début de nuit de samedi à dimanche, puis de manière musclée par la suite. Pour passer le Détroit de Gibraltar dans la nuit de dimanche à lundi, plein vent arrière avec seulement quatre à six nœuds de vent. Soit au moteur à moins de quatre nœuds de vitesse sur le fond. Ce n’était ni la Chevauchée Fantastique ni la Conquête de l’Ouest, mais, pour le moins, Boogaloo et moi étions enfin en Atlantique. Sous une pluie battante. En fait, le passage fatigant fût l’intermède le long des côtes marocaines, pendant 24h00 avant de réussir à gagner le large : des premières heures de lundi au milieu de la nuit suivante. Puis le rythme atlantique s’est peu à peu installé, le spi est sorti du sac et la température de l’air augmente.

Premier coucher de soleil en Atlantique, sous spi, en tirant des bords de grand largue pour exploiter au mieux les faibles brises qui nous permettront de rejoindre les alizés, encore peu actifs en ce moment, c’est-à-dire très Sud. Photo Yvan Griboval - OceanoScientific

J’ai quitté Cartagena en toute fin de journée, une fois la nuit bien installée et alors que le vent prenait possession du plan d’eau. Parfait timing et parfaites prévisions météo (Merci Météo-France  et son service Navimail !) pour un premier galop plein sud, un ou deux empannages (virements vent arrière) avec du vent fraîchissant et une arrivée dans le Détroit de Gibraltar par le Maroc, dans la brise jusqu’à dix milles du but. Pas le meilleur côté par rapport au vent, mais celui qui permettait de naviguer enfin un peu à l’écart de l’autoroute à cargos, porte-conteneurs et tankers réunis. Car j’ai flirté tout de même deux tiers du temps avec les gros porteurs. A chaque fois ça passe juste. Juste devant, ou juste derrière, ou longtemps bord à bord et au bout d’un moment, à force de se rapprocher, il faut bien faire quelque chose. Parfois moins vite. Parfois plus vite qu’eux. Une fois, vers trois heures du matin, j’ai gentiment expliqué à l’officier radio d’un gros tanker que j’étais tout seul, qu’il y avait beaucoup de vent et que je souhaitais le voir prendre une autre route. Ce qu’il fit aussitôt en me souhaitant bon courage et bonne route. Sympas les routiers de la Med’ !

 

Cela faisait mine de rien deux nuits blanches d’enchaînées. Et dans la journée, pas de repos. Le ballet continu, avec l’alarme qui sonne pour annoncer les routes de collision vingt minutes à l’avance, à plusieurs reprises. Puis nouvelle alarme pour le même navire en approche, lorsqu’il pénètre dans un cercle de trois milles nautiques (5,5 km). Or, l’alarme ne s’arrête pas de hurler le danger tant que vous ne cliquez pas OK sur la console du radar. Au moins, je ne risque pas de rester endormi ! Alors, ça hurle parfois toutes les deux minutes, à avoir envie de tout déconnecter. Ce que j’ai fini par faire juste avant d’entrer dans le Détroit lui-même tellement c’était épuisant. Car l’alarme que nous avons installée, ce n’est pas l’alarme du camion de pompier que vous allez offrir à Noël à votre jeune fils. C’est plutôt l’alarme industrielle "Evacuez ce site d’urgence". Alors, évidemment, après deux nuits et un plein jour d’alarmes, ça lasse.  

 

Pour être franc, je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais trouver au sortir du Détroit. Disposant d’informations météo contradictoires, je comptais sur mon instinct pour faire au mieux, sachant que les prévisions météo redeviendraient fiables une dizaine de milles après cette zone tourmentée. En réalité, la voie directe vers le Sud était libre, avec une brise de côté, puis assez rapidement de face. Faible, modérée, puis solide. Bref, de quoi se retrouver vite avec deux ris dans la grand-voile et la trinquette, en réfléchissant à l’opportunité de prendre un troisième ris. Tout cela évidemment vers 22-23h00 cette troisième nuit, après deux nuit blanches. En théorie, rien de bien extraordinaire. Juste du boulot de marin. A ceci près que la remontée des fonds le long du nord de la côte marocaine, c’est du brutal. On passe vite de 1 200 mètres à 800, 300, puis 60 mètres. Le site est donc propice à une mer chaotique. Or, si je n’étais pas parti plus tôt de Cartagena, c’est bien parce qu’une très forte dépression devait balayer les côtes nord-ouest du Maroc. Elle a effectivement balayé. Quand j’ai pointé l’étrave de Boogaloo, la brise était partie souffler ailleurs, mais la mer était restée. Grosse houle puissante se cassant avec la remontée des fonds. Sûrement parfait pour le surf sur la plage. Pas pour les bateaux à voile.

 

D’abord ce fût une mer plus forte que le vent. Donc, par manque de puissance on montait, montait encore et dans un gros fracas, on retombait de l’autre côté. Planter des pieux, cela s’appelle en langage de régatier. Nous en avons enfoncé quelques-uns des pieux marocains ! Puis plus le vent est rentré, plus Boogaloo s’est exprimé. Tout en puissance, dans cette mer impossible. De planteurs de pieux, nous sommes passés à perceurs de vagues. A bord, la sensation est à peu près identique. En plus viril : après un pieu on ralenti ; après une vague explosée, on accélère. Alors une fois cette partie de tape-vagues bien engagée, toujours avec des cargos, mais aussi avec une flotte de pêche marocaine alentour, Boogaloo bien équilibré, calé en mode "je vais toutes les éclater", j’ai considéré que la plaisanterie avait assez duré et qu’il était temps d’aller, enfin, dormir deux bonnes heures.

 

Au réveil - mon réveil, offert par mes enfants "pour que tu te réveilles quand il faut Papa", est un gros réveil rouge à l’effigie de SamSam le petit héros masqué de BD, avec deux cloches au sommet et un marteau qui va de l’une à l’autre à vive allure en fonction casse-oreilles. Comme je le mets dans le vide-poche à la tête de ma couchette, lorsqu’il sonne c’est comme si SamSam me tapait dans la tête. Efficace, donc : je me réveille effectivement quand il faut. Au réveil, disais-je, le vent était tombé, les vagues avait disparu et nous ballotions à faible allure avec nos deux ris dans la grand-voile et la petite trinquette à peine gonflée. C’était mardi matin, l’épisode atlantique s’ouvrait à nous, avec spi au menu du milieu de journée. Depuis, nous nous installons dans cette nouvelle ambiance et nous zig-zagons sur l’Atlantique au vent portant en essayant d’éviter une grosse zone de calmes au sud du Maroc, vers Agadir, pour nous rapprocher au plus vite de la zone alizéenne qui va nous porter à vive allure vers le Pot au Noir et l’Équateur.

 

Vendredi 2 décembre 2016

Expédition 2016-2017

Newsletter #3

37°35' Nord - 00°59' Est

Comme une histoire d’amour

Les rapports entre un marin et son bateau sont ambigus. Ils le sont d’autant que le marin navigue en solitaire. Il faut une telle complicité pour arriver à bon port, que celle-ci ne peut se construire que si le lien est solide. Plus fort que toutes les épreuves à surmonter. Rapporté à une vie de terrien, c’est tout simplement le témoignage de sentiments qui s’apparentent à l’amour de deux êtres humains. Et pourtant, mon OceanoScientific Explorer "Boogaloo" n’est qu’un objet de carbone. C’est donc ma passion qui lui donne vie et en fait le réel prolongement de moi-même. Il a une âme, ce canote. Par conséquent, je le respecte. Je lui évite de souffrir dans la mauvaise mer et on rigole ensemble lorsqu’on enclenche la surmultipliée dans des surfs à n’en plus finir. On se parle, aussi. Dans ces conditions, la dizaine de jours que nous venons de passer à Cartagena (Espagne) - que nous quitterons en milieu de journée samedi 3 décembre, car une fenêtre météo s’entrouvre - auront été utiles pour nous accorder en harmonie avant d’entamer la longue route. Tout est clair entre nous désormais. Car Boogaloo nourrissait quelques justes griefs à mon égard…

Ma relation avec Boogaloo est réellement charnelle. Une histoire d’amour de dix ans, fondée sur un rêve qui a pris forme en 1980-81. On finit donc par former un vieux couple… Photo Guilain Grenier - OceanoScientific

Ce voilier de 16 mètres (52,5 pieds) est né en fait il y a bien longtemps dans les pensées de deux marins. C’était durant l’hiver 1980-81. Daniel Gilard avait l’ambition de tenter un record de vitesse à la voile autour du monde en solo. Quant à moi, je souhaitais un monocoque rapide pour m’engager dans des courses transatlantiques. La Route du Rhum était née deux ans plus tôt (78) et La Transat en Double Le Point - Europe 1, dix-huit mois (79) avant nos envies. Or, ni Daniel, ni moi n’avions la culture multicoque. D’ailleurs, c’est en cata que Daniel tira sa révérence en 1987, dans d’horribles conditions. Sans se concerter, nous avions tous deux sollicité les conseils du même architecte : Jean-Marie Finot. Je connaissais Jean-Marie depuis 1975-76, pour avoir commencé ma carrière de coureur au large sur Révolte, le bébé de Révolution. Des noms qui ne parlent qu’aux plus de cinquante ans. Au moins. Au milieu des années soixante-dix, Jean-Marie Finot avait imaginé le concept des voiliers à déplacement léger. Avant tout le monde. Même si l’architecte néo-zélandais Bruce Farr alla encore plus loin que lui à l’occasion de la Quarter Ton Cup 75, à Deauville, en révolutionnant l’architecture navale - jusqu’à l’arrivée des foils sur monocoques, il y a deux ans ! - avec son 45° South, aussi rapide et impressionnant que la couleur moutarde de sa coque était et est toujours, d’ailleurs, d’un goût de mangeurs de pudding. Dans la foulée, Jean-Marie donna naissance en 1976 à la série des Mini Tonners "Clémentine" et en 1979 au Half Tonner "Eglantine", un proto magique avec lequel Patrick Eliès, oui le "père de…" remporta toutes les manches de la Course de l’Aurore, oui l’ancêtre de la Solitaire du Figaro, dans des étapes d’anthologie, par très forte brise. Mon premier proto "100%-à-moi“ fût un Clémentine de 6,60 mètres. Misty, il s’appelait et il était tout vert. Les sept Clémentine construits étaient les précurseurs des voiliers planants de la Mini Transat, née la saison suivante (77), dont la première édition fut remportée par… Daniel Gilard.

 

Ainsi consulté, Jean-Marie Finot dessina à main levée, comme pour tous ses projets naissants, ce qu’il baptisa lui-même : "un monocoque qui va à la vitesse d’un multi". Nous ne savions pas alors, Daniel et moi, que ce génial architecte venait tout juste d’inventer ce qui allait devenir près de dix ans plus tard le concept des 60 pieds Open. Aujourd’hui la Classe IMOCA du Vendée Globe. Ni Daniel, ni moi nous ne firent aboutir nos projets. Nous nous retrouvâmes cinq ans plus tard embarqués chacun son tour sur le même canote : L’Esprit d’Equipe de Lionel Péan, un plan gagnant Philippe Briand mais pas planant, pour partager sa fabuleuse victoire dans la Whitbread 1985-86, la première tricolore dans cette épreuve avant celle de Franck Cammas en 2011-12. Lionel nous avait proposé de nous partager le Sud. Daniel préférant l’étape du Pacifique et du Horn et ayant quant à moi une forte envie d’Indien, les rôles furent vite distribués. C’est d’ailleurs durant ce mois de décembre 1985, au grand Sud de cet Océan Indien magistral qu’est née mon envie d’y retourner… C’est aujourd’hui !

 

En 2005, pour des raisons que je ne détaillerai pas ici, j’ai demandé à Jean-Marie Finot de me dessiner un voilier océanique. Comme en 1980. Je lui avais simplement donné comme unique directive, avant un cahier des charges très détaillé : "Dessine-moi un Open 7.50 de 16 mètres pour aller passer le Horn en solo", en référence au petit bolide monotype de 7,50 mètres qui sillonne la Baie de Quiberon à vive allure depuis 1997. Jean-Marie Finot, Pascal Conq et leur petite équipe ont donc conçu la série des Monotypes SolOceans, dont "Boogaloo" est le premier d’une série qui ne vit pas réellement le jour, même si trois unités ont été construites en carbone chez JMV Industries à Cherbourg. Deux coques pontées sont à vendre, à terminer.

 

A l’origine, Boogaloo, c’était MON bateau. Mais officiellement, il ne l’était pas. Il était destiné à d’autres. A de jeunes coureurs talentueux, souhaitant disposer d’une étape entre La Solitaire du Figaro aux monotypes en polyester d’une dizaine de mètres et le Vendée Globe avec ses purs protos de 18,20 mètres. Boogaloo, fruit de mon désir, et moi ne tirâmes que quelques bords ensemble. Juste histoire de constater que Jean-Marie et Pascal avaient fait mieux que bien. Tellement dans l’esprit. Et nous nous séparâmes. Erwan Tabarly se chargea officiellement de Boogaloo à l’automne 2007. Avant que Charles Caudrelier ne le fasse galoper de Normandie jusqu’en Nouvelle-Zélande, en tandem dans le Sud avec Liz Wardley à la charnière de 2007-08. Puis Alexia Barrier l’emmena à New York. Et Charles le ramena en France. Il alla en Hollande, en Allemagne, en Suède, à Malte aussi. Ce fut par la suite à Liz Wardley de lui donner son baptême en solo en 2009, en route pour un  tour du monde de Caen à Caen. Qui s’arrêta près de Madère, mât brisé, pour des raisons indépendantes de Liz comme de Boogaloo lui-même. Durant tout ce temps, ce n’était plus mon Boogaloo. Ce n’était pas encore mon Boogaloo.

 

En 2013, commençant enfin à assumer que ce bateau était le mien, avec un  objectif clair de tour du monde en solo, j’ai remis mon ciré à l’automne. Il y a trois ans. Un ciré remisé au grenier des souvenirs à la fin des années 80.  Doucement, j’ai appris Boogaloo. J’ai retrouvé mes marques. Les sensations étaient parfaites. Nous avons parcouru ensemble près de 20 000 milles nautiques avant de nous retrouver enfin en tête-à-tête, le 17 novembre dernier à Monaco pour le grand départ. Aujourd’hui nous sommes prêts à vivre ensemble. Nous sommes capables de nous dire que nous nous aimons, sans faux semblant. Et, en écrivant ces lignes, en affirmant que les bateaux ont une âme, je revois Ellen McArthur à son arrivée aux Sables d’Olonne à la deuxième place du Vendée Globe 2000-01 embrassant son Kingfisher avec dans le regard cette flamme qui ne luit que dans l’œil de ceux qui aiment. Avec passion.

Vendredi 25 novembre 2016

Expédition 2016-2017

Newsletter #2

37°35' Nord - 00°59' Est

Fier des scientifiques français !

En  quatre jours de mer, entre Monaco et Cartagena (Espagne) d’où je rédige ce texte à votre attention, je viens d’illustrer deux évidences. A mon insu. Pan sur le nez. Sans avoir voulu pour autant faire quoi que ce soit en ce sens. Avec bonne volonté, j’ai démontré qu’on ne se rend pas d’un point à un autre en bateau à voile selon son seul bon vouloir. Donneurs de leçons, passez votre chemin. J’étais parti de Monaco vers Gibraltar, lancé à fond de mes convictions, la passion au plus haut et une expérience certaine de marin au long cours pour emballer le tout. Mais sans vent, comme avec trop de brise, le marin n’est en fait qu’un terrien égaré dans un monde hostile. Dépendant. Du vent, de sa direction, de son intensité. Bref, du bon vouloir de Dame Nature. Ne jamais l’oublier. J’y reviendrai. L’autre évidence, est que durant ces quatre jours, alimentés en fichiers météo de toute première qualité, je n’ai pas eu 10% de situations conformes à ces prévisions. C’est-à-dire que les calculs les plus sophistiqués par les scientifiques les plus compétents, pourtant sur un terrain de jeu balisé : la Méditerranée, peuvent n’être parfois que théories qui filent …au gré du vent chagrin, justement. Et pourtant, que nos scientifiques sont brillants ! Mais Dame Nature est changeante. Amante imprévisible, que je t’aime.

Fier d’arborer les logos des partenaires scientifiques du Programme OceanoScientific, dont certains sont engagés depuis la première heure : un certain 14 novembre 2006 en milieu d’après-midi, dans une salle un peu triste de l’Université Pierre et Marie Curie, Paris VI. Photo Guilain Grenier - OceanoScientific

L’idée de traiter de ce sujet m’est venue au fil de cette première journée amarré à Cartagena, dans l’attente que la furieuse tempête qui s’approche inexorablement du Détroit de Gibraltar aille passer ses humeurs en d’autres lieux. Reconnaissez que s’arrêter pour refaire le stock de gas-oil faute de vent, puis patienter pour cause de tempête annoncée pourrait faire passer les marins pour des indécis. "Savent pas ce qu’ils veulent ces gens-là !“, pourrait-on entendre au comptoir du Bistro du Port. Comme on reproche aux cultivateurs de se plaindre lorsqu’il pleut trop. Ou pas assez. Toujours, quoi. Des gens de Nature, les deux. Ainsi, de ma retraite forcée de Cartagena la Belle, en moins de deux heures, j’ai entendu plusieurs réflexions de promeneurs de différentes nationalités, car Cartagena est une jolie ville touristique au climat hivernal agréable - sauf depuis 36h00, il verse ! - au regard des logos multicolores qui ornent les flancs arrières de l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo". Ceux de nos partenaires scientifiques (voir l’image ci-dessus). Au hit parade du commentaire touristique inspiré, deux leaders : Météo-France, une courte tête devant l’Institut Océanographique de Monaco, créé au début du siècle dernier par l'océanographe Albert 1er, Prince de Monaco. Avec force d’éloges pour les deux. Et pour les autres aussi.

 

Qu’il est agréable d’entendre ces réactions positives à l’encontre des acteurs d’un monde difficile à cerner pour un large public. Surtout lorsqu’on sait la place des scientifiques français en matière d’océanographie et de météorologie. Leur rang dans la sphère internationale des chercheurs engagés dans le gigantesque défi planétaire : comprendre la Machine Climatique. En dix ans à côtoyer au quotidien des gens réellement extraordinaires, je suis souvent peiné de ne pas voir leurs travaux mieux reconnus. Pas assez en vue dans les média généralistes. Intéressez vous au couple Température/Salinité, amants ombrageux ; au jeu complexe du carbone, sacripant qui joue à cache-cache avec les chercheurs ; au phénomène de l’acidification de l’Océan qui blanchit les coraux et déplace des populations, pas que de poissons ; à l’interaction de l’Océan et de l’Atmosphère, géniteurs du Climat, etc. Partout vous retrouvez des français parmi les signataires des études qui font référence. Ils portent haut les couleurs du CNRS, de Météo-France, de l’Ifremer et de leurs satellites tricolores.

 

J’ai aussi découvert leur passion. Je pensais que les acteurs du monde sportif, univers dont je suis issu, se distinguaient des autres par leur volonté de gagner. Je n’avais rien vu en fait. Lorsque j’assiste à des échanges entre spécialistes de tel ou tel paramètre, facteur du Climat, que d’engagement, d’abnégation, de remise en cause permanente. Toujours à la recherche d’une vérité qui s’enfuie quand on l’approche. Vraiment comme le sportif qui traque le centième de seconde, le dixième de nœud. Avec une valeur humaine en sus de celle des chasseurs de records. Car la finalité des débats est en effet d’intérêt général. Mieux comprendre, c’est aider à mieux gérer nos ressources planétaires. A mieux préserver aussi. Au profit de tous. Avec abnégation dans d’exigus bureaux encombrés d’études incroyables aux précieuses données. Dans des labos où le moindre euro, espèce en voie de disparition chez nos chercheurs, est exploité avec parcimonie.

 

Tous ces gens, hommes et femmes sont unis en fait par une même passion de la Nature. Sous toutes ses formes. Même si physiciens, chimistes, biologistes et d’autres spécialistes encore aiment se chamailler sur l’importance de qui par rapport à quoi. Elles et ils invitent à la modestie, évoquant toujours ce qu’ils ne savent pas et qu’ils recherchent passionnément plutôt que les évidences. Parce qu’ainsi est l’Avenir, en fait. Une foule de questions. Qui génèrent d’autres questions et des questions encore. Voilà pourquoi je suis fier d’arborer ces logos sur la coque de mon coursier d’Océan et que j’aime le doux chant des commentaires élogieux de Cartagena. A l’image de ces scientifiques discrets, comme ils me l’apprennent chaque jour sans forcément le savoir, je regarde le vent jouer sa partition avec humilité. Et quand Eole et Neptune le voudra, je repartira. Salut Renaud !

Vendredi 18 novembre 2016

Expédition 2016-2017

Newsletter #1

41°52' Nord - 05°21' Est

C’est un peu après midi jeudi 17 novembre, que j’ai remis la dernière amarre qui retenait l’OceanoScientific Explorer "Boogaloo" au ponton du Yacht Club de Monaco à S.A.S. Le Prince Souverain Albert II, signifiant ainsi selon la tradition maritime que je compte revenir m’amarrer en Principauté au terme du périple que j’entame autour du monde pour aller collecter des données scientifiques autour de l’Antarctique, dans le Courant Circumpolaire Antarctique. Soit un tour du monde augmenté d’une traversée de l’Atlantique Sud, pour un total d’environ 110 à 120 jours de navigation. Je suis donc parti. Et seul. Un choix autant motivé par la simple envie d’être seul, en fils unique habitué à cette solitude, que la crainte de ne pas supporter l’autre, aussi sympathique et compétent soit-il. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir terriblement envie de partager ce que je vais vivre. Le bon surtout.

Sensible à la démarche OceanoScientific, S.A.S. Le Prince Souverain Albert II a remis le guidon du Yacht Club de Monaco à Yvan Griboval pour le porter haut durant tout le périple de cette première expédition de la Campagne OceanoScientific et il a tenu à encourager de vive voix le navigateur-explorateur qui s’engage ainsi dans le sillage de son trisaïeul  Le Prince Albert 1er. Photo Guilain Grenier.

Cela fait tout juste dix ans qu’est né le Programme OceanoScientific, sur l’idée simple que je mûrissais déjà depuis plusieurs années, d’imaginer que les équipages engagés dans les courses autour du monde sous les trois grands caps continentaux : Bonne Espérance (Afrique du Sud), Leeuwin (Australie) et Horn (Amérique du Sud), dans des mers peu ou pas fréquentées en dehors de quelques voiliers, devraient pouvoir collecter des informations utiles aux scientifiques en charge de l’étude du changement climatique. Une rencontre avec quelques éminents scientifiques, le 14 novembre 2006, dont Jean-Claude Gascard, Nicolas Metzl, Fabienne Gaillard et Laurence Eymard, scella l’affaire. A ceci prêt qu’aucun matériel n’existait alors pour équiper un petit navire, notamment les seize mètres du bolide tout en carbone qui allait devenir l’OceanoScientific Explorer, ni qu’aucun budget n’était disponible, voire même envisageable du côté des instituts scientifiques pour de tels développements. Même si la donnée est transmise gratuitement aux instituts en question, qui mobilisent déjà d’importants moyens humains et techniques pour l’étudier.

 

Les premières années (2006-13) ont été consacrées à la conception, aux tests en navigation un peu partout sur le Globe, spécifiquement dans le Grand Nord à bord de La Louise de Thierry Dubois, comme en Antarctique à bord du trois-mâts Bark EUROPA et à la validation de ce matériel innovant : l’OSC System, développé par un consortium composé des sociétés : SailingOne, que je dirige et qui avait alors pour principale activité l’organisation, depuis 1990, du Trophée Clairefontaine des Champions de Voile et SubCtech, spécialiste allemand de l’équipement scientifique de navires de fort tonnage ; ainsi que des instituts : Ifremer (Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer) et Météo-France. Résultat, l’OSC System collecte automatiquement toutes les six secondes les données de dix paramètres à l’interface océan - atmosphère : cinq à la surface de la mer par un système de pompage d’eau sous la coque et cinq en l’air, grâce aux capteurs installés dans le mât. Arme secrète de cet OSC System, son intelligence : l’OSC-Software, conçu en collaboration avec les ingénieurs de IBM Nice et mis en forme par Dimitri Voisin, le sorcier informatique du Team Mer Agitée de Michel Desjoyeaux. Bref, cet OSC System est le fruit d’un cocktail de compétences de spécialistes du matériel purement scientifique et de ceux qui savent gagner les courses océaniques sur des voiliers soumis à toutes les agressions redoutées par le matériel informatique : humidité, ambiance saline, chocs permanents. Quant aux capteurs eux-mêmes, ils sont sélectionnés par les scientifiques en charge de l’étude des différents paramètres explorés : température, salinité, acidité de l’eau de mer, pression partielle de carbone et fluorescence, pour la partie océanographique ; force et direction du vent réel, température de l’air, humidité et pression atmosphérique pour le reste.

 

Tout comme il collecte automatiquement les données toutes les six secondes, c’est-à-dire sans intervention de l’équipage, l’OSC System transmet tout aussi automatiquement, par satellite toutes les heures, à H + 02’, les données collectées aux centres de traitement internationaux grâce aux relais mis en œuvre par Météo-France.

 

En matière de navigation, une des situations les plus compliquées que je vais avoir à gérer en solo est justement ce que je vis actuellement : la sortie de la Méditerranée. Conditions changeantes, souvent éloignées des prévisions météo tellement cette zone maritime est soumise à l’influence de systèmes qui s’opposent, surtout au niveau des Baléares : absence de vent ou brises violentes et contraires ; forte densité de cargos et autres tankers et paquebots, surtout à l’approche de Gibraltar, mais également à proximité de tous les grands ports auprès desquels je vais naviguer ; flottilles de pêche aux trajets incertains en action de pêche… Bref, de quoi adopter un mode ne navigation identique à celui des coureurs solitaires : tout le temps aux aguets, avec que de courtes période de repos. Bref, vivement l’immensité de l’Atlantique, la liberté et la promesse de quelques bonnes heures de sommeil.